Abonnez-vous

En vous abonnant, vous acceptez notre politique de confidentialité.

Entretiens

Nathalie Lhayani (FIR): "Nous sommes collectivement responsables de la crédibilité de la finance durable"

Nathalie Lhayani, Présidente du Forum pour l’Investissement Responsable.
©FIR

Le 17 juin, le Forum pour l’Investissement Responsable a élu à sa présidence Nathalie Lhayani, directrice de la politique durable du groupe Caisse des Dépôts. Rencontre.

À l'occasion de votre prise de fonction, vous avez déclaré que la finance responsable pouvait être un "puissant levier pour transformer nos économies vers un modèle de développement respectueux des limites planétaires et des acquis sociaux". Comment y parvenir ? 

Je suis convaincue que la finance durable peut être un levier de transformation pour deux raisons. D’abord, nous n’arriverons pas à mener la transition des modèles de production nécessaire pour faire face à la crise environnementale et aux fractures sociales, sans une réorientation massive des capitaux privés vers des projets soutenables. Pour atteindre les seuls objectifs climatiques nationaux, ce sont plus de 30 milliards d’investissements supplémentaires qu’il faut mobiliser chaque année d’ici 2030. Si on y ajoute les besoins de financements de préservation de la biodiversité, d’économie circulaire, ainsi que des projets de cohésion sociale... les financements publics seuls ne suffiront pas. 

Ensuite, les investisseurs, en tant qu’actionnaires des entreprises cotées et financeurs de leurs émissions de dette, peuvent jouer un rôle important pour être à la fois prescripteur auprès des entreprises pour qu’elles modifient leurs modèles de production et accompagnateurs de leurs transitions, par le dialogue actionnarial et l’engagement sur des critères de durabilité communs. Pour réussir cette mobilisation des capitaux privés, nous sommes en train de franchir une étape décisive : celle de la mesure et de la transparence de la part durable des activités financières (avec l’article 29 de la LEC en France, la taxonomie et la directive sur l’harmonisation des normes de reporting extra financières des entreprises au niveau européen). Il convient désormais de se saisir de ces outils de reporting, pour en faire de véritables outils de pilotage de cette réorientation des capitaux et d’impact. 

Ma priorité en tant que présidente du FIR est de faire en sorte que la finance durable tienne sa promesse de transformation. Dans cette perspective, le FIR  proposera des outils pour objectiver le dialogue entre investisseurs et entreprises : permettre le vote en assemblée générale sur la base d’une analyse de critères ESG définis dans un dialogue entre investisseurs, émetteurs et société civile ; inciter les entreprises à se doter de "say on climate" (et demain "say on biodiversity") basés sur ces critères communs définissant des stratégies climat pluriannuelles, suivies d’années en années ; faciliter le dépôt de résolutions environnementales et sociales en assemblée générale... Ce sont les solutions et positions que porte le FIR et que nous souhaitons renforcer en élargissant notamment la plateforme d’engagement créée en 2021 . 

Nous mettrons aussi l’accent sur la réorientation des flux d’épargne vers les produits d’investissements responsable. Le FIR propose notamment de mettre en place l’orientation par défaut de l’épargne vers ces produits en tenant compte du profil de risque de l’épargnant et de réserver les avantages fiscaux des supports d’épargne aux produits financiers labellisés responsables.

Je partage aussi avec les membres du Conseil d’administration du FIR, le souhait d’aborder ces questions dans une approche globale des transitions à mener : les investisseurs responsables ont tendance à être très centrés sur la décarbonation. Il faut désormais élargir le dialogue actionnarial aux enjeux de biodiversité, voire de respect des limites planétaires, de transition juste et de cohésion sociale: l’un n’allant pas sans les autres. Le FIR continuera ainsi d'explorer les frontières de l’ISR : après avoir défriché les sujets d’égalité salariale avec les "pay ratios", le devoir de vigilance, l’impact, la biodiversité, la pauvreté et les droits humains, nous pourrions engager des réflexions sur l’économie circulaire, l’eau, les critères de diversité, les critères RH et le respect des accords syndicaux mondiaux dans les pays en développement. 

Dans un contexte de restructuration de la place de Paris sur les sujets de finance durable, nous tenons également à mener ces travaux dans un dialogue multi-parties prenantes entre investisseurs et société civile et à soutenir le développement d’une expertise académique et citoyenne sur les impacts de la finance. La robustesse des critères d’engagement proposés par le FIR tient au fait qu’ils ont été construits dans un dialogue, continu depuis 20 ans, entre tous types d’investisseurs, fournisseurs de données, partenaires sociaux, ONG et experts académiques. Sur les sujets sociaux et de respect des droits humains notamment, ce dialogue permettra de préciser encore ce qui relève des risques, de ce qui crée réellement de l’impact en matière de cohésion sociale. 

Vous êtes également directrice de la politique durable du Groupe Caisse des Dépôts. Comment cette expérience peut-elle vous servir dans le cadre de cette nouvelle fonction ? 

En tant que directrice de la politique durable du Groupe Caisse des Dépôts, je coordonne la politique en matière de climat, biodiversité, d’intégration des ODD d’entités financières, ainsi que non financières au service des projets d’intérêt général dans le secteur de l’aménagement du territoire, l’immobilier, le transport collectif, la renaturation, la gestion forestière, le tourisme durable... Cela me donne une vision à 360° des enjeux d’investissement responsable : comment mobiliser l’épargne des Français pour mieux l’orienter vers des projets de soutenabilité ? Comment combler les besoins de financements pour atteindre les objectifs nationaux en matière des transformation écologique ? Comment faire en sorte que la décarbonation des portefeuilles d’actifs produise ses effets dans l’économie réelle ? Comment inciter les entreprises à renforcer leurs impacts environnementaux et sociaux tout en les accompagnant dans ces transitions ? Comment faire face à l’avalanche d’obligations de reporting nationales et européennes tout en les utilisant comme outil de pilotage de nos impacts ESG ? Ce sont autant de sujets que nous traitons au quotidien au sein du Groupe Caisse des Dépôts 

La Caisse des Dépôts est l’un des membres fondateurs de plusieurs coalitions internationales d’acteurs de la finance durable (la "Net Zero Asset Owner Alliance", "Finance for biodiversity", "Investors for Just transition") et un acteur engagé de longue date sur de nombreux sujets de finance responsable. Elle entend ainsi partager ses méthodes, bonnes pratiques et soutenir les expérimentations innovantes ainsi que l’information de tous sur ces questions au travers de Novethic.

En parallèle de l’action menée par tous les pionniers de la finance responsable, il me semble essentiel de soutenir le développement de lieux d'amélioration des pratiques des investisseurs, qui puissent apporter des réponses aux impatiences légitimes de la société civile et aux demandes de transparence des citoyens.

La finance responsable fait aujourd'hui face à plusieurs grands défis pour asseoir sa légitimité. Quels sont-ils et comment les relever ? Êtes-vous optimiste ? 

La finance responsable a beaucoup progressé au cours de ces dix dernières années. Elle est même devenue mainstream. Aujourd’hui l’enjeu est d’éviter l'écoblanchiment et d’aider les épargnants à trier le bon grain de l’ivraie. Le cas de DWS en Allemagne est de ce point de vue emblématique. Si nous n’y prêtons pas attention, la défiance à l’égard de la "finance verte" peut très vite se généraliser : les dérives de l’un rejaillissant sur l’ensemble de la communauté des investisseurs responsables. Nous sommes donc collectivement responsables de la crédibilité de la finance durable.

Pour les membres du FIR, le meilleur moyen d’éviter ce greenwashing repose d’abord sur une labellisation lisible et graduée des produits d’investissement responsable, lesquels doivent faire la démonstration de leur valeur ajoutée sociétale. Le label ISR doit également être adossé aux critères européens (SFDR) lesquels constituent un premier référentiel à améliorer pour distinguer ce qui relève du respect des principes généraux de l’ISR, de ce qui relève de l’impact.

La question du renforcement du pouvoir de sanction du superviseur en cas d’information trompeuse se pose également. Pour lutter contre cette défiance, je souhaite que le FIR puisse œuvrer – avec l’ensemble des acteurs déjà engagés sur ces sujets -  à une meilleure traçabilité de l’épargne et à la sensibilisation des épargnants à ces questions. La participation des épargnants à la sélection des projets financés ou la priorisation des thématiques pour les fonds nouveaux est clé. Le FIR cherchera, en lien avec les plateformes d’information sur ces sujets, à rendre la réglementation européenne et les questionnaires envisagés pour révéler les préférences ESG des épargnants (MiFID) lisibles. La semaine de la finance durable (fin septembre) sera l’occasion de lancer de nouvelles opérations dans ce domaine.