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Environnement

Transition agricole: des semences anciennes pour construire l'agriculture du futur

Ananda Guillet, président de Kokopelli.
©DR

Autrefois libres d’utilisation et de circulation, les semences servant aux agriculteurs sont aujourd’hui, d'après certains tenants d'un modèle alternatif,  propriétés d’une agro-industrie soucieuse de pouvoir contrôler étroitement sa production. Certains acteurs associatifs se battent pour un système plus souple, et, selon eux, plus juste.

Des semences à la descendance prétendue  stérile, des variétés de fruits et légumes ultra-sélectionnées à faible valeur nutritionnelle… Les dessous de l’agro-industrie ne se limitent pas aujourd’hui aux OGM ou aux produits phytosanitaires pulvérisés sur les cultures d’après certains acteurs. Au fur et à mesure du développement de l’agriculture intensive, des semences sélectionnées ont remplacé les semences traditionnelles dans le but potentiel de standardiser la production pour les tenants d’un modèle alternatif. Revers de la médaille : ces semences auraient des rendements décroissants d’une année sur l’autre, voire produiraient une descendance non viable, rendant les agriculteurs fortement dépendants des industriels selon certains acteurs. Depuis plus de vingt ans, Kokopelli milite pour le retour à une agriculture raisonnée et des semences libres et reproductibles. ID a échangé avec Ananda Guillet, président de l’association depuis 2012, pour lui donner l’occasion d’éclairer les zones d’ombre de ce sujet méconnu.

Comment définissez-vous Kokopelli en quelques mots ?

C’est une association loi de 1901 créée en 1999 à la suite d’une SARL qui s’appelait Terre de semences et avait déjà initié un gros travail de préservation des ressources génétiques et des semences libres. Elle avait alors été assez attaquée par les pouvoirs publics, elle s’est donc transformée en association. Chez Kokopelli, nous faisons un travail de préservation des semences libres et reproductibles, mais aussi de lutte et de militantisme pour la biodiversité en règle générale.

Les semences sont plus qu’un simple enjeu, je dirais que c’est l’enjeu majeur de toutes les civilisations sédentaires, puisque sans semence, pas d’agriculture."

Quel est l’enjeu derrière ces semences libres ?

Les semences sont plus qu’un simple enjeu, je dirais que c’est l’enjeu majeur de toutes les civilisations sédentaires, puisque sans semence, pas d’agriculture. C’est le premier maillon de la chaîne alimentaire, et en contrôlant les semis, on contrôle tous les autres maillons. Il y a un siècle encore, conserver la meilleure partie de sa récolte pour la re-semer l’année suivante, était une pratique tellement banale que l’on n’en parlait même pas, de même que les échanges entre agriculteurs voisins par exemple. Cela s’est toujours passé ainsi, jusqu’à ce que l’agro-industrie se saisisse de cet enjeu, en sélectionnant et brevetant les semences sous couvert de l’impératif de produire plus et produire mieux. Ce qui est en jeu, c’est tout simplement l’autonomie alimentaire des populations. Kokopelli lutte donc pour préserver des semences libres et reproductibles, que l’on peut re-semer d’année en année, a contrario des semences industrielles, verrouillées juridiquement, par brevet, et biologiquement, en donnant une descendance qui ne sera pas viable.

Finalement c’est comme l’agriculture conventionnelle et la bio, il suffit que le consommateur choisisse les bonnes semences dans sa jardinerie, non ?

C’est une bonne question, on voit justement aujourd’hui que l’agriculture bio est en train de s’industrialiser de la même manière que l’agriculture conventionnelle. Sauf qu’ici, ce n’est pas vraiment une question de choix, car il n’y a pas de semences reproductibles dans le commerce, puisqu’elles sont interdites. Sous le régime de Vichy, un catalogue a été créé, géré pendant des décennies par le Groupement national interprofessionnel des semenciers (GNIS), rebaptisé cette année SEMAE. Ce catalogue, qui s’est étendu jusqu’à servir de norme à toute l’Europe, regroupe toutes les semences commercialisables qui doivent pour cela répondre à des critères précis de distinction, d’homogénéité et de stabilité génétique (DHS). Il n’y a que les OGM et les variétés ultra-sélectionnées qui peuvent répondre à ces critères. Les autres, comme les variétés à pollinisation ouverte ou les semences reproductibles sont, de fait, interdites.

Le problème est qu’il est beaucoup plus facile de standardiser des objets que de la vie, car, par définition, la vie vit, évolue, s’adapte à son environnement, etc. Pour ce faire, on a alors sélectionné les variétés les plus stables et homogènes."

Pour quelle raison en est-on arrivé là selon vous ?

D’une part, après-guerre, des milliers de fermes ont périclité sous l’effet de l’exode rural. Des organismes ont alors été consultés sur les solutions à adopter pour pouvoir continuer à nourrir les populations. Jusqu’alors, l’agriculture s’industrialisait doucement, mais était encore marquée par une forte hétérogénéité dans les fonctionnements d’une exploitation à l’autre, des exploitations de petite taille, avec beaucoup de polyculture. Pour produire plus, la solution avancée a donc été d’industrialiser la production agricole. Et qui dit industrialisation dit standardisation : si, dans un lot, une tomate fait 5 cm de diamètre et une autre 15 cm, ce n’est pas facile à ranger dans une caisse. Le problème est qu’il est beaucoup plus facile de standardiser des objets que de la vie, car par définition la vie vit, évolue, s’adapte à son environnement, etc. Pour ce faire, on a alors sélectionné les variétés les plus stables et homogènes. L’autre réalité est qu’après la guerre, les grands industriels comme IG Farben ou encore Bayer, qui avaient fabriqué des gaz de combats et des produits chimiques pendant le conflit, avaient des usines à recycler. La sélection de variétés de végétaux a donc aussi été un prétexte pour choisir celles dont la culture allait nécessiter le recours à ces produits chimiques.

Aujourd’hui, selon la loi, il est toujours strictement interdit de vendre des semences autres que celles figurant dans le catalogue ?

La loi a un peu changé en juin 2020, après six ans d’intense lobbying d’un groupement d’associations dont fait partie Kokopelli. Désormais, les jardineries ont le droit de commercialiser des semences non-inscrites, mais seulement à des utilisateurs finaux non-professionnels, c’est-à-dire des communautés de communes, mairies, ou particuliers. C’est un premier pas, une très petite avancée qui selon nous était plutôt destinée à calmer les esprits échaudés sur ce sujet. Il faut être réaliste, aujourd’hui, ce sont les professionnels de l’agriculture qui nourrissent la population.

Je pense qu’à terme, une production locale de « vrais » produits, ne coûtera pas plus cher que la production standard, mais il faudrait mettre le prix ne serait-ce que le temps de la transition."

Qu’en pensent ces professionnels de l’agriculture ? Aimeraient-ils avoir accès à ce type de semences en dehors de leur propre production ?

Il y a énormément de maraîchers qui utilisent malgré tout les semences libres et reproductibles. Le souci qui se pose est un souci de marché. En effet, lorsque l’on produit à petite échelle, sur des productions non-standardisées, les denrées alimentaires ont forcément un prix plus élevé. Le souci ne se pose donc pas tant aux agriculteurs qu’aux consommateurs. Par exemple, serait-on prêt à payer le vrai prix d’une baguette de pain, qui est issue d’une exploitation de milliers d’hectares de blé financée par l’Europe, récoltée avec des énormes machines ? Je pense qu’à terme, une production locale de « vrais » produits, ne coûtera pas plus cher que la production standard, mais il faudrait mettre le prix ne serait-ce que le temps de la transition.

Ce sont donc les rendements qui sont en question selon vous ?

Pas vraiment. C’est surtout la main d’œuvre qui va coûter plus cher, en l’absence de mécanisation. Sur la question des rendements, j’oppose toujours les rendements de production de matière et les rendements nutritionnels. Avec l’agriculture industrielle, les intrants et les pesticides, on va certes produire beaucoup plus et à grande échelle, mais on va produire de la matière morte, voire toxique à cause des produits phytosanitaire dangereux pour l’Homme et la nature. Il faut donc tenir compte de la qualité et pas seulement de la quantité, sans quoi la notion de rendement n’a pas de sens. Une tomate de variété ancienne cultivée en agroécologie dans un jardin sera dix fois plus rentable qu’une tomate produite industriellement, car la première va être nourrissante, va contenir ce dont notre corps a besoin : des oligo-éléments, des vitamines, des acides aminés, etc… Au bout du compte, la note que va payer la société pour avoir produit des aliments toxiques, donc pour les maladies, les cancers ou l’obésité, va être beaucoup plus élevée que si la production avait été raisonnée.

Soutenir l’agriculture locale est donc un acte citoyen, d’autant plus dans la période que nous traversons, qui a bien mis en évidence notre dépendance aux longues chaines de production et à l’international."

Faire le choix de la semence libre peut donc être un geste à son échelle. Que peut-on faire d’autre pour soutenir cette façon alternative de produire ?

Un des meilleurs moyens est de soutenir les agriculteurs que l'on a autour de chez soi. Cela peut passer par le lancement d’AMAP, de groupements, même en ville où il n’y a pas d’accès à la terre. Le métier de maraîcher est difficile, qui ne paye pas beaucoup, et la concurrence de l’industrie est très forte dès lors que l’on s’attache à produire localement des produits de qualité. Soutenir l’agriculture locale est donc un acte citoyen, d’autant plus dans la période que nous traversons, qui a bien mis en évidence notre dépendance aux longues chaines de production et à l’international. Ce système ne tient pas, et la relocalisation est primordiale, que ce soit à l’échelle familiale ou bien un peu plus large.

Dernière question : peut-on savoir quels maraîchers utilisent des variétés qui ne figurent pas dans le catalogue et prennent le risque de "désobéir" ?

Les producteurs ne désobéissent pas à proprement parler en faisant pousser ces semences. Un maraîcher a le droit de commercialiser les légumes produits à partir de ces semences, mais pas de commercialiser les plants ou les semences en eux-mêmes. C'est nous, en tant que distributeurs, qui prenons le risque en les commercialisant. De nombreux maraîchers sont ainsi réticents à acheter les graines chez nous, alors que c’est nous seuls qui sommes dans l’illégalité. Il y a donc des producteurs qui se mettent vraiment en avant dans cette démarche, en jouant la carte des légumes anciens notamment, et d’autres qui ont plutôt peur que cela les desserve, soit par incompréhension du risque qu’ils pensent encourir, soit par peur que leurs produits ne rencontrent pas de succès car trop atypiques.  

Une interview réalisée en partenariat avec France Inter. Ecoutez la chronique Social Lab dans le player ci-dessous ou sur ce lien

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