Chronique culture

Paul Ardenne : "L'art de l'anthropocène est un art de combat"

"Aral Revival", Kazakhstan, 2013
©Sarah Trouche

Que peut l'art face aux grands désordres écologiques ? A priori, pas grand-chose. Pourtant, un nouveau courant émerge depuis quelque temps. Préoccupé par les enjeux environnementaux, inspiré par la nature, adepte de processus de réemploi et de pratiques douces, cet art écologique s'affirme comme un combat de conscience.

Interview avec l'historien de l'art et commissaire d'exposition Paul Ardenne, auteur du récent Un art écologique, premier (et bel) ouvrage de référence sur ce sujet, paru le 20 octobre dernier aux éditions Le Bord de l'Eau (2018).

Comment définissez-vous l’art écologique ?

C’est un art dont l’une des grandes caractéristiques est un attachement fort au monde naturel, au paysage, au végétal, à l’animal. Certains artistes vont s’emparer de grands problèmes – la pollution, la montée des eaux, le réchauffement climatique, la fonte des glaciers, l’effondrement de la biodiversité, etc.

Un art vraiment écologique est fondé sur un principe d’éthique, incontestablement. Si la création doit être grandiloquente, destructrice de l’environnement, comme l’a été Olafur Eliasson avec Ice Watch (l’artiste a fait déplacer des morceaux de banquise pour une installation à Paris lors de la COP21, suscitant des polémiques autour de son impact environnemental, ndlr), ce n’est pas un art écologique, c’est un art "du consensus écologique", qui en parle parce que c’est à la mode. Au fond, la vérité d’une œuvre d’art écologique est son humilité, et sa très grande générosité.

L’artiste se dépouille de sa singularité au profit d’un discours profondément humaniste et empreint de positivité.

"Dans une pierre (L'enfant trouvé)", performance, sept heures à l'intérieur d'une pierre prédécoupée et creusée, 1978
©Timm Ulrichs

Les formes les plus radicales sont celles qui s’associent à du paysagisme ou du jardinage : des artistes comme Mel Chin ou Free Soil travaillent à une remédiation, c’est-à-dire à rétablir un certain lien à la nature dans sa pureté "originelle". Ils replantent par exemple des espèces disparues.

L’art écologique recouvre donc un ensemble de propositions très variées : il peut s’agir de formes extrêmement belles et simples qui transcendent le rapport sensible qu’on peut avoir à la nature, pour réapprendre à aimer son environnement, ou, à l’autre bout du spectre, d’œuvres carrément politiques qui incitent non seulement à regarder mais aussi à faire, à agir, à dépasser le spectacle pour devenir un "spectacteur".

Pourquoi avoir eu envie de dédier un ouvrage de référence à ce courant ?

Je travaille sur l’art contemporain depuis quasiment une quarantaine d’années, et il m’est apparu de plus en plus curieux, stupéfiant, puis carrément scandaleux, que les problèmes environnementaux ne donnent pas lieu à davantage d’investissement culturel et plasticien. Ça m’a d’autant plus étonné que dans la plupart des autres médiums, c’est un sujet traité très largement, par exemple dans le cinéma ou dans la bande dessinée dès les années 1970. Mais les arts plastiques y échappent.

Il n’y a jamais eu de grande exposition sur l’art écologique, très peu de petites, ni aucune publication.

"Accion Chaiten. Sismografia de Chile", vidéo-installation, papiers fumés travaillés in situ, 2009
©Fernando Prats

Le seul ouvrage récent qui tente une synthèse sur l’art écologique, c’est Art & Ecology Now d’Andrew Brown (2014) : un recueil de fiches, sur des artistes qui travaillent dans le paysage, dans la dénonciation, etc. Il est très bien, mais ce n’est pas une étude de fond qui essaye d’embrasser la totalité de la problématique, de dire d’où elle vient, comment elle se développe avec le temps, en fonction de quoi…

Comment explique-t-on ce manque et cette méconnaissance ?

D’abord, c’est un art qui se vend difficilement parce que ce sont très souvent des œuvres dans le paysage, in situ, qu’on ne peut pas enlever pour mettre sur le mur de son salon. D’autre part, ce n’est pas forcément soluble dans l’économie, qui dirige les achats des collectionneurs. Dans les grandes foires d’art contemporain, vous avez souvent le même type d’œuvres. Les formes plasticiennes restent très conventionnelles, et les contenus aussi – le corps, la ville, les gens qui racontent leur vie, etc. Il y a peu de choses vraiment politiques, hantées par les problèmes écologiques.

Aussi, si vous considérez que l’art est un divertissement, que vous devez aimer ce que vous regardez, c’est sûr qu’il y a un problème parce que beaucoup de ces œuvres écologiques ne sont pas vraiment séduisantes et suscitent plutôt un sentiment de désagrément, qui consiste à dire "voilà ce qu’on a fait à la planète, c’est dégueulasse".

C’est un art qui se développe parallèlement au marché de l’art.

"Voyage on the Planet", 2013
©Chiu-Chi

L’archive la plus révélatrice s’appelle GreenMuseum.org, c’est une base de données que viennent alimenter eux-mêmes tous les artistes plasticiens qui travaillent sur des questions écologiques. Elle compte des centaines de noms, et vous voyez que quasiment tous sont totalement inconnus.

Vous pensez néanmoins que c’est amené à se développer davantage ?

Je ne crois pas que cet art va d’un coup être sacralisé comme étant l’art du moment. Mais ce dont je peux être sûr, c’est qu’il va être de plus en plus important au regard de l’histoire de l’art. Lorsqu’on essaye d’apprécier ce qui compte, ce qui est nouveau, ce qui est en phase avec le monde contemporain, c’est là que le tri se fait.

L’art écologique sera plus important demain qu’il n’était hier.

Regardez les peintres impressionnistes : à leur époque ils n’étaient rien par rapport aux grands artistes académiques. Aujourd’hui le schéma s’est complètement renversé. Les œuvres originelles de l’art dit écologique, au temps où elles ont été faites, sont passées inaperçues. Joseph Beuys et ses 7000 chênes en 1982 (il fait planter ces milliers arbres autour de Kassel lors de la Documenta 7, ndlr) n’avaient pas suscité un grand intérêt, mais c’est désormais devenu une œuvre mythique, inscrite dans l’histoire de l’art. Ces moments sont reconnus et en passe d’être médiatisés avec une ampleur qui va s’accroître.

©DR

Vous concluez en parlant "d’anthropocènart"…

C’est une façon de trouver un label. Parce que l’appellation "art écologique" est très large. Parler d’un art de l’anthropocène est plus spécifique : c’est un art de combat, qui appartient à notre époque très précisément, avec les problématiques qui sont celles de l’anthropocène (cette période où l’humain par ses activités a irrémédiablement influé sur le système-Terre, ndlr), essentiellement basées sur les choix à faire, éthiques, politiques.

Ce n’est pas seulement un art qui s’intéresse à l’environnement, c’est un art de combat pour prendre des décisions.

Cet art a donc vraiment son rôle à jouer dans la lutte environnementale ?

Je pense que oui. Il ne faut pas être pessimiste mais il ne faut pas non plus se bercer d’illusions : l’engagement n’est pas à la hauteur du problème. De ce point de vue-là, c’est un art appelé à exister toujours plus, et peut-être à être de plus en plus alarmiste. Susciter l’adhésion au combat écologique, c’est aussi permettre politiquement, aux moments des élections, de donner plus de crédit à des gens qui défendent de grandes causes environnementales par exemple. C’est un art fondamentalement hanté par la question de la prise de conscience. Plus on lui donne d’écho, plus cela formera les consciences, dans le bon sens. Vu les circonstances dans lesquelles nous vivons, il est clair que c’est un juste combat !

Un art écologique. Création plasticienne et anthropocène
par Paul Ardenne, postface de Bernard Stiegler
La Muette, éd. Le Bord de l'Eau (2018)
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