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Culture

"Don't Look up" : Pourquoi notre cerveau nous empêche de sauver la planète ?

Capture d'écran, Don't look up : Déni cosmique, bande-annonce officielle, Netflix France/Youtube

Sorti le 24 décembre 2021 sur Netflix, le film "Don't Look up : déni cosmique" parle de notre aveuglement face au changement climatique. Docteur en neurosciences, Sébastien Bohler explique comment les bugs de notre cerveau interfèrent avec nos engagements pour le climat. Entretien. 

Qu'avez vous pensé du film Don't Look up : Déni cosmique ?

Le film donne à voir tous les handicaps de l'espèce humaine face aux menaces terminales. Ce qui l'emporte, face à quelque chose de prévisible mais pas immédiat, ce sont les pulsions et les vieux réflexes de notre cerveau archaïque. Celui-ci nous pousse à rechercher des plaisirs instantanés, du pouvoir ou un statut social, à favoriser le moindre effort et à se divertir. Comme je l'explique dans mon livre Le Bug humain : Pourquoi notre cerveau nous pousse à détruire la planète et comment l'en empêcher, le striatum, organe dans notre cerveau responsable de la molécule du plaisir, nous pousse à aller chercher des gratifications faciles et nous fait avancer au jour le jour. Quand on nous dit qu'il y a un enjeu terrible qui arrive, intellectuellement on peut le concevoir mais dans nos réflexes c'est le striatum et la dopamine qui l'emportent. 

Tout cela atteint des proportions démultipliées à mesure que l'on gravit les échelons du pouvoir. La présidente des États-Unis l’illustre très bien dès le début du film. Elle incarne deux choses : le "court-termisme" et l'attrait pour le pouvoir qui sont toutes deux localisées dans la même région du cerveau, le striatum. 

Les personnes au pouvoir seraient donc encore plus en bug que les autres ?

Elles sont en effet encore plus tributaires de leur striatum. Cette partie de notre cerveau est programmée pour préférer tout ce qui est avantageux dans l'instant au détriment du futur lointain. Cela est consubstantiel de la politique telle qu'elle se joue aujourd'hui. Les échéances courtes des mandats poussent les dirigeants à envisager chaque action sous le prisme des retombées à court terme. Or, quand on parle d'enjeux planétaires et climatiques les échéances sont plutôt de l'ordre de 20 à 30 ans.

Il y a également une sorte d'addiction. Plus un individu occupe une place de pouvoir élevée, plus son striatum grossit et s'adapte au surplus de dopamine créant ainsi un mécanisme d'accoutumance qui le pousse à vouloir toujours plus. Ceux qui concentrent beaucoup de pouvoir et de responsabilités n'ont pas un cerveau adapté à des situations qui imposent de différer les gratifications. Ils sont pulsionnels. Or, l'enjeu aujourd'hui c'est de faire du long terme.

Des personnages se projettent également sur cette réalité. Nous ne serions donc pas condamnés à ne regarder que le bout de notre nez ?

Dans le film, il y a des personnages qui sont dans la prise de conscience. C'est exactement ce qu'on observe dans le monde. Ces personnes ont accès à la connaissance via la science et ses outils de mesure. Il faut être familier des outils de projection pour prévoir ce qui va arriver car cela ne passe pas par nos sens directs (la vue, l'ouïe) mais par les mathématiques et les concepts scientifiques. C'est une sensorialité indirecte. Pour ceux qui ne sont pas familiers des outils de mesure, la réalité a un impact sur les comportements quand on peut la voir à l'œil nu. Lorsque la comète devient visible dans le ciel, les gens se mettent à croire en elle. La différence avec l'astronome c'est qu'il n'a pas besoin de voir avec ses yeux, il peut voir avec des chiffres et ça lui suffit.

Quand on prend du recul sur cette fiction quelque peu burlesque, on peut avoir l'impression que l'espèce humaine est un peu bête. Qu'en pensez-vous ?

L'espèce humaine est paradoxale. Elle est assez intelligente pour inventer des objets technologiques d'une complexité incroyable : les moteurs à explosion, les écrans plasma, l'industrie textile. L'intelligence instrumentale et technique de l'Homme est quasiment sans limite. Mais dès qu'il s'agit d'accorder ses actes à la réalité, c'est là qu'il y a un bug. La prise de conscience n'est pas suffisante pour nous faire changer d'action. On devient alors complètement stupide. C'est le cœur du mécanisme du déni. Même quand on sait, on continue à faire n'importe quoi ou alors à s'arranger pour ne plus y penser ou pour travestir la vision qu'on a de la réalité. C'est ce qu'il se passe dans l'univers médiatique et politique. 

Don't Look up, nous montre comment l'Homme s'arrange pour ne pas reconnaître la réalité qui arrive. Est-ce que c'est de la bêtise ? Pour moi c'est autre chose. D'une part, il y a le déni de la réalité et de l'autre, il y a le striatum qui lui veut continuer à consommer et à s'amuser. Entre les deux, il y a une collision, ces deux parties de notre cerveau ne fonctionnent pas en phase. C'est cela qui crée la dissonance cognitive. Elle produit un sentiment d'incohérence interne très désagréable. Le réflexe du cerveau consiste à essayer de résoudre cette tension de deux manières différentes, soit en changeant notre vision des choses, soit en changeant nos actions. Leon Festinger, le premier psychologue à avoir étudié la dissonance cognitive dans les années 1950, démontre que dans l'immense majorité des cas, notre cerveau préfère changer notre représentation des choses, notre vision et notre discours plutôt que de changer notre façon d'agir.

C'est là, la bêtise profonde de l'humain, sa tendance à résoudre la dissonance et le déni en travestissant sa vision des choses."

Un responsable politique qui aurait pris des engagements avec des climato-sceptiques, et à qui on dit que le climat s'effondre, ne pourra pas changer de ligne politique et d'actions, donc il va changer son discours. Il va dire qu'il n'y a pas de crise climatique ou alors que l'on va trouver une solution technologique miracle, ce qui est aussi remarquablement bien mis en scène dans le film. C'est là, la bêtise profonde de l'humain, sa tendance à résoudre la dissonance et le déni en travestissant sa vision des choses. 

Mais ce n'est pas une fatalité parce qu'il y a aussi des personnes qui résolvent cette contradiction en changeant de façon d'agir et de vivre. Ce n'est pas la majorité des gens car plus on a de l'âge, des responsabilités et des relations qui nous engagent avec des personnes qui sont parties prenantes dans un système, plus c'est difficile de changer ce système et le cerveau n'a alors plus d'autres choix que de modifier son discours sur la réalité. C'est là, l'énorme faiblesse de notre société. Les jeunes sont moins sujets à cette dissonance cognitive puisqu'ils n'ont pas encore signé pour cette existence matérialiste.

Dans le film, de brefs plans se focalisent sur un animal, un paysage, un insecte en action puis un bébé, et semblent nous rappeler la beauté et la puissance de la nature. Mais n'est-elle pas assez belle pour nous faire regarder en dehors de ce huis clos du déni ?

La nature est belle, mais il faut arriver à la voir. Pour cela, il faut vivre dans un univers qui le permet et qui par ailleurs, ne serait pas urbanisé. On le ressent bien dans le film, toutes ces personnes qui tiennent les manettes du pouvoir ou qui sont dans une recherche permanente de visibilité sur les réseaux sociaux, ont autre chose à faire que d'observer les papillons.

Certaines études montrent que plus on est amené à faire les choses vite, dans un climat de compétition et de rentabilité, moins on est sensible au parfum d'une fleur. Se pose la question de la sensorialité "à bas bruit". Les papillons ou le sourire d'un bébé ne sont pas comme des écrans qui clignotent et vont très vite, ce sont des choses qui demandent une sorte de "resensibilisation" de l'œil, du nez, de l'âme. C'est un fait, ce fameux striatum qui cherche des sensations fortes et s'habitue à une augmentation des stimulations produit une perte de réceptivité à ces choses fines, légères et simples qui sont les seules vraies belles choses. On a créé tout un système de production et de consommation qui nous rend de plus en plus insensible à cette beauté de la nature. À la fin, il n'y aura pas tant de monde que ça pour pleurer le sort de notre planète.

Une interview réalisée en partenariat avec France Inter. Écoutez la chronique Social Lab ici.

 

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