Culture

Borderline(s) Investigation : une conférence décalée pour réfléchir à l'effondrement du monde

Borderline(s) Investigation #1, cie Vertical Détour, 2018
©Mathilde Delahaye

"Borderline(s) Investigation", le dernier spectacle de Frédéric Ferrer (cie Vertical Détour), se déroule comme vraie-fausse enquête absurde sur les limites de notre monde et son effondrement. À voir sur scène jusqu'à demain soir à la Villette (Paris), et les 12 et 13 décembre dans le cadre de la biennale Nos Futurs au Lieu Unique (Nantes).

Pourquoi avoir eu envie de questionner l’effondrement ?

Frédéric Ferrer – Dans mes spectacles précédents, j’étais déjà en lien avec le changement climatique ou l'effondrement de la biodiversité. J'ai eu envie d'avoir une thématique encore plus globale, plus systémique, qui puisse tenir compte de l'effondrement de l'ensemble de notre civilisation. En fait, l'effondrement est déjà connu. Pour l’appréhender au mieux, on est obligé d'en avoir une approche transdisciplinaire, pluridisciplinaire, qui aborde autant le climat que les sciences de la vie, les sciences géologiques, la démographie, etc. Il y a même désormais une science de l'effondrement, qu'on appelle la collapsologie.

On est allé dans un élevage porcin en Bretagne, observer des papillons dans le massif du Vercors, au Groenland s'intéresser aux fouilles archéologiques sur des sites des Vikings…

Votre processus créatif consiste toujours à partir d'enquêtes en sciences sociales ?

Oui, tout à fait. À chaque fois, c'est un processus documentaire, je vais chercher des informations, soit sur les territoires auxquels je m'intéresse, soit auprès des gens qui travaillent sur ces territoires ou des scientifiques qui travaillent sur des questions qui mettent en jeu ces territoires. Je parcours des documents, des livres, des travaux scientifiques, des monographies, des articles. C'est un mix d'enquêtes "non académique" dans le sens où je suis très libre, je n'ai pas à rendre compte devant des pairs. Pour Borderline(s) Investigation, on est allé aussi bien dans un élevage porcin en Bretagne qu'observer des papillons dans le massif du Vercors, qu'au Groenland pour s'intéresser aux fouilles archéologiques sur des sites des Vikings…

Quels sont les résultats les plus marquants de cette enquête ?

C'est peut-être l’enquête qui m'a le plus impressionné. D'abord, dans la prise de conscience de l'importance de l'effondrement. Je l'appréhendais, mais pas autant qu'aujourd'hui. En mettant bout à bout l'ensemble des données, quand on part des insectes et qu'on en tire des conséquences jusqu'à la pollinisation, jusqu'à la production des légumes et des fruits, ça devient vertigineux. J'étais habitué à l’idée que le climat ait des conséquences dans tous les domaines, mais je n'étais pas encore allé jusqu’à mettre en jeu le devenir d'une civilisation.

Ça m'a permis aussi de rebondir sur les anciennes civilisations, les raisons de leur effondrement. Pourquoi dans l'histoire certaines civilisations se sont éteintes et pas d'autres ? Les thèses de Jared Diamond sur le Groenland notamment sont fascinantes.

Borderline(s) Investigation #1, cie Vertical Détour, 2018
©Mathilde Delahaye

Un véritable effondrement est en train de se produire. On est déjà dedans. Les espèces animales et végétales le savent bien.

Sommes-nous condamnés ?

Non, pas du tout. Je suis profondément optimiste. Libre à nous d'agir pour faire en sorte qu'on arrête la destruction du vivant. En revanche, notre système d'organisation humaine, lui, est condamné. Je crois qu'il y a un accord global sur le fait que le mode de développement que nous avons adopté n'est pas vertueux, qu'un véritable effondrement est en train de se produire. On est déjà dedans, en fait. Les espèces animales et végétales le savent bien. Donc on n'a qu'une chose à faire, c'est tenter de le contrecarrer. Ça a l'air simple sur le papier, après je n'ai pas les solutions, je ne suis ni économiste ni un homme politique ni devin ! Moi ce que j'essaie de faire, c'est de regarder le réel avec un angle différent, de manière à en montrer l'absurdité.

Que permet le format de conférence loufoque ?

Ça permet d'abord de mettre en jeu en permanence le réel et la fiction. C'est une forme qui me parle déjà énormément en tant que spectateur : quand j'assiste à une conférence, il y a quelque chose de très jouissif parce que j'apprends plein de choses. Ma curiosité est excitée, et si j'ai un doute sur la véracité de ce qui est dit, je vais aller vérifier ensuite. Ça met dans une position très productive en termes de recherche d'informations, de sens. Ce sont des moments hyper savoureux. Donc j'adore travailler ça dans mes spectacles, en imbriquant moi-même les contenus. Peut-être que j'apprendrais d'autres choses en montant un texte classique, mais là je questionne le monde contemporain, je mets au plateau des questions qui me touchent personnellement en tant que citoyen.

Ce qui m'intéresse au-delà de ça, c'est qu'en ne faisant que des agencements d’éléments du réel, à force de glissements, d'exercices de la logique, on est amené à des conclusions parfois complètement absurdes. Et je trouve ça magnifique.

Borderline(s) investigation #1 - Teaser

Rire de l’effondrement, n’est-ce pas justement tragique ?

Le rire, c'est juste l'une des possibilités que l'on a d'appréhender le réel. Ce n'est pas pour rendre la chose tragique. L'absurde est une chose qui me va bien, que j'aime beaucoup. Un exemple que je prends souvent, c'est le Docteur Folamour de Stanley Kubrick. C'est une pure comédie, ce qui n'empêche pas, au contraire, de réfléchir au risque nucléaire et à la bombe atomique. C'est même l'un des plus beaux films sur ce sujet.

Qu’est-ce que ça vous apporte d’avoir été autrefois géographe ?

Bizarrement, c’est le même type d’approche ! La géographie, c'est profondément la science des spécialistes de rien ! En fait, c’est une discipline synthétique et systémique, par définition. C'est-à-dire qu'elle part des résultats de recherches de tous les autres domaines scientifiques, de l'orographie, la climatologie, la biogéographie, l'économie, la politique, etc. pour en faire la synthèse. Aujourd'hui, réfléchir à l'effondrement de ce monde, c'est vraiment avoir une approche de géographe.

Votre prochain projet (Olympicorama) va durer de 2019 à 2024 : pourquoi les JO sont-ils si importants pour vous ?

À travers les JO, ce n'est pas tellement l'événement que je vais m'amuser à interroger. D'abord j'adore les épreuves, l’idée de relever un défi dans un domaine dans lequel je n’ai aucune connaissance. Là c'est de l’ordre de la course de fond, avec des obstacles ! Ça va surtout me permettre de partir de la Grèce antique et de traverser toutes les mythologies. Le sport n'est qu'un reflet d'énormément d'autres caractéristiques de notre époque. Je vais pouvoir creuser à la fois l'épreuve elle-même, sa technicité, mais aussi le questionnement de l'histoire, du politique, des sociétés, du dopage, du rapport hommes-femmes, etc. Et pourquoi pas de la biodiversité ! Il faudrait que je trouve. Mais je pense que tout est possible.

Borderline(s) Investigation #1
Du mardi 4 au samedi 8 décembre 2018 à La Grande Halle de la Villette, Paris 19e.
Les mardi 11 et mercredi 12 décembre 2018 au Lieu Unique, 2 rue de la Biscuiterie 44000 Nantes.
Pour plus d'informations, cliquez ici.

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