Une étude publiée en 2011 estimait que 86% des espèces terrestres et 91% des espèces océaniques restaient à décrire.
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Biodiversité

Pour protéger la biodiversité, un travail de fourmi pour d'abord mieux la connaitre

Pocota personata, un insecte ressemblant à un bourdon, est vu en 2025 en Ile-de-France 150 ans après sa dernière observation dans la région. Avait-il disparu ou était-il juste passé inaperçu ? Mesurer le déclin de la biodiversité est difficile quand on ne la connaît pas vraiment.

Lors de la COP17 à Erevan en Arménie, qui doit évaluer à partir de lundi les progrès des pays en matière de protection de la nature, les lacunes dans les données scientifiques sur l'état des espèces pourraient être au cœur des discussions.

"On sait qu'il y a un déclin de la biodiversité, mais on est parfois assez dépourvu pour le quantifier en raison d'un manque critique de données sur le suivi actuel, mais aussi passé, des espèces", explique à l'AFP Rodolphe Rougerie, responsable du programme Dynabiod.

Lancé en juin par le Muséum national d’Histoire naturelle et le CNRS, ce projet entend mettre en place un "référentiel multimodal de la biodiversité", notamment pour les plantes et les invertébrés, qui constituent l'immense majorité de la biodiversité mais restent parmi les moins bien documentés.

Inconnu vertigineux

L’étendue de l’inconnu est vertigineuse : une étude publiée en 2011 estimait que 86% des espèces terrestres et 91% des espèces océaniques restaient à décrire. Même parmi les espèces identifiées, leur état demeure mal connu. En 2025, la Liste rouge de l’UICN n’avait évalué le risque d’extinction que d’environ 8% d'entre elles.

Mais de quels outils dispose-t-on ? D'abord, les observations de terrain. Pour les grands mammifères ou certains oiseaux, cela peut sembler relativement simple. Mais à mesure que l’on descend dans l’échelle du vivant, comment suivre les insectes, champignons, organismes microscopiques ou espèces dont on ignore parfois jusqu’à la présence ?

La difficulté sur la biodiversité, c'est d'avoir des bases de référence suffisamment riches (...) pour que le travail de terrain ou l'identification génétique puissent être réellement effectifs.

C'est le travail de Fanny Kratz, chercheuse au MNHN. Chaque semaine, elle relève des pièges à insectes, de grandes tentes blanches installées au Jardin des Plantes à Paris et sur 16 autres sites, pour compléter les données grâce à leur ADN.

Mais elle le reconnait, la tâche est "très très longue" et "très très compliquée". Dans chaque piège, on peut avoir jusqu'à 261 types d'ADN, qui peuvent ou non correspondre à des espèces différentes, "mais parfois c'est très proche", explique-t-elle.

Et parmi eux "il y a toujours quelques 'inconnus'", c'est-à-dire des espèces dont l'ADN n'est présent dans aucune base de données.

"On est coincé"

"La difficulté sur la biodiversité, c'est d'avoir des bases de référence suffisamment riches (...) pour que le travail de terrain ou l'identification génétique puissent être réellement effectifs", explique la chercheuse.

Car quand on voit quelque chose, encore faut-il pouvoir l'identifier: la taille d'une patte, la forme d'une aile, parfois un minuscule détail peut tout changer. Et le nombre d'experts est extrêmement réduit, souligne Rodolphe Rougerie.

Plusieurs organismes font appel aux sciences participatives, mobilisant naturalistes amateurs et grand public pour multiplier les yeux sur le terrain. Mais cela ne remplace pas l'expertise scientifique et peut entraîner des biais : les observations sont parfois sur-representées dans les endroits accessibles, tandis que d'autres zones demeurent inexplorées.

C'est notamment le cas des zones tropicales, difficiles d'accès, où le manque de données est criant alors que la biodiversité y est foisonnante, souligne Fanny Kratz.

Ces lacunes limitent aussi les promesses de l'intelligence artificielle, qui reste dépendante des données auxquelles elle a été entraînée. "Si on n'a pas la base de référence, on est coincé", ajoute la chercheuse.

Même chose pour l'ADN environnemental : prélever de l'eau ou du sol peut détecter le passage d'organismes, mais sans observations, expertises complémentaires et bases de référence, impossible de savoir à quoi on a affaire.

Message brouillé

Au-delà de la quantité de données, leur comparabilité constitue un autre enjeu : des protocoles différents compliquent les comparaisons entre zones.

Pour Rodolphe Rougerie, cela peut brouiller le message scientifique : lorsque les données sont rares, dispersées ou recueillies selon des méthodes différentes, deux études peuvent parvenir à des conclusions parfois opposées sur l’évolution d’une même espèce, alimentant les discours relativisant le déclin de la biodiversité.

D'où la problématique de la COP17 : si on n'a pas les bases de données de référence correctes et robustes "on ne peut pas savoir ce qui se passe (...), ce qu'on capture ou ce qui disparait ou pas (...), et donc comment combattre un éventuel déclin ou protéger telle ou telle espèce", explique Fanny Kratz.

Avec AFP.