Olivier Aubert, Directeur de gestion et de la stratégie SWEN Impact Fund for Transition chez SWEN Capital Partners.
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Tribunes

Biométhane : l’allié stratégique que l’Europe ne peut plus ignorer

Dans cette tribune, Olivier Aubert, Directeur de gestion et de la stratégie SWEN Impact Fund for Transition chez SWEN Capital Partners, présente le biométhane comme une réponse concrète à la vulnérabilité énergétique de l’Europe. Dans un contexte de tensions géopolitiques et de forte volatilité des marchés du gaz, il plaide pour faire de cette énergie locale un levier de souveraineté et de transition.

Le blocage du détroit d’Ormuz, point de passage pour un quart du pétrole mondial et un cinquième du gaz naturel liquéfié, rappelle brutalement la vulnérabilité énergétique de nos économies. Dépendants des importations fossiles,  nos secteurs industriels stratégiques voient les tensions géopolitiques se répercuter immédiatement sur les marchés. Depuis l’attaque iranienne contre les infrastructures gazières qataries, les prix de référence du gaz en Europe ont bondi de plus de 60 % en dix jours, reflétant un retour marqué de la volatilité sur les marchés de l’énergie. L’enjeu n’est donc plus seulement climatique : il est désormais économique et stratégique.  Dans ce contexte, les énergies produites sur le territoire prennent une dimension nouvelle. Le biométhane, en particulier, n’est pas une énergie marginale, mais un pilier potentiel de souveraineté.  

Le gaz, angle mort du débat sur la dépendance énergétique 

Le gaz représente environ 25 % de l’énergie consommée en Europe, soit autant que l’électricité. C’est donc un pilier du système énergétique, et pourtant largement ignoré dans le débat public, trop souvent seulement focalisé sur l’électricité. Or, là où l’Europe est réellement dépendante de l’extérieur, ce n’est pas seulement sur les combustibles, comme l’uranium en France, ou les matériaux nécessaire à la production d'électricité, mais également sur les autres composantes du mix énergétique : près de 58 % (1) de notre énergie est importée, essentiellement sous forme de pétrole et de gaz. La décision européenne d’interdire progressivement les importations de gaz russe, conséquence directe de la guerre en Ukraine, va créer un vide massif à l’échelle du continent. Dans le même temps, notre dépendance vis-à-vis d’autres pays s'accroît, notamment vis-à-vis des États-Unis dont la part de marché est passée de 5 % en 2021 à 27 % en 2025 et pourrait atteindre 40 % d'ici 2030. Être tributaire de Moscou hier ou de Washington demain ne pourrait être assimilé à une stratégie de souveraineté. 

Le biométhane : une solution déjà disponible, et massivement sous‑estimée 

Face à cette impasse, le biométhane offre une réponse concrète, immédiatement mobilisable, et trop souvent perçue, à tort, comme marginale.  Loin d’être une énergie de niche, le biométhane constitue un marché industriel de grande ampleur, avec des besoins d’investissement estimés à près de 500 milliards d’euros de capex pour produire 1000 TWh et remplacer un bon quart du gaz fossile consommé en Europe. C’est surtout une énergie domestique, produite localement, à partir de ressources que nous maîtrisons. 

Le biométhane coche toutes les cases d’une politique énergétique rationnelle. Il permet de remplacer directement le gaz fossile dans les usages existants, sans attendre des ruptures technologiques aléatoires. Il crée des emplois non délocalisables dans les territoires, soutient le monde agricole, structure des filières industrielles locales et transforme des déchets organiques – longtemps perçus comme un problème – en une ressource à forte valeur économique ; en 2023, l’industrie du biogaz représente déjà plus de 250 000 emplois et pourrait en générer près de 500 000 d’ici 2030, avant d’atteindre 1,8 million d’emplois en 2050, selon les projections sectorielles. Selon l’EBA (2), les investissements prévus – au moins 25 milliards d’euros d’ici 2030 – devraient générer jusqu’à 12 milliards d’euros de bénéfices économiques annuels pour l’Europe. 

Des bénéfices mesurables, loin des idées reçues 

Son impact environnemental est mesurable et significatif. En 2024, la production de 232 TWh de biogaz et de biométhane a permis d’éviter plus de 106 millions de tonnes de CO2. Les projets les plus récents ont une réduction des émissions d’au moins 80 % et peuvent même avoir un impact carbone négatif par rapport à un scénario de référence fossile. La production de digestat pourrait remplacer 17 % des engrais azotés synthétiques, dont la production est extrêmement énergivore. Ces chiffres relèvent d’une réalité industrielle tangible. 

Par ailleurs, contrairement à une idée trop répandue, la filière biométhane n’entre pas en concurrence avec l’alimentation. Les cultures énergétiques dédiées représentent en France environ 6 % des intrants, un niveau strictement encadré, qui limite la pression sur les terres agricoles.  Le biométhane contribue par ailleurs à la résilience des exploitations agricoles en leur procurant un revenu complémentaire issu de la vente des déchets agricoles et en substituant le digestat issu de la production des méthaniseurs environnants aux fertilisants chimiques importés. La méthanisation est donc un facteur de stabilité pour le secteur agricole et contribue à la souveraineté alimentaire européenne. 

À l’heure où les marchés du solaire et de l’éolien arrivent à maturité, avec une forte concurrence et des marges comprimées, le biométhane offre un potentiel économique encore largement sous-exploité. Il bénéficie d’une notoriété relative, mais répond à un besoin fondamental : garantir l’approvisionnement énergétique européen sans compromettre notre indépendance. 

Faire du biométhane un pilier de la souveraineté européenne 

Investir dans le biométhane, c’est faire le choix d’une énergie produite chez nous, pour nous, qui réduit notre dépendance aux importations, renforce notre balance commerciale et limite notre exposition à des États ayant des intérêts divergents qui dominent aujourd’hui le marché mondial du gaz. 

La transition énergétique ne sera acceptée et pérenne que si elle est enfin considérée comme un levier de croissance et de souveraineté. Le biométhane ne doit plus être traité comme une simple option parmi d’autres : il est l’un des fondements possibles de la stratégie énergétique européenne

(1) Shedding light on energy in Europe – 2025 edition

(2) European Biogas Association : Biogas and the EU Situation

Par Olivier Aubert, Directeur de gestion et de la stratégie SWEN Impact Fund for Transition chez SWEN Capital Partners