Jean‑Sébastien Pelland, Directeur exécutif d'Eland Cables.
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Tribunes

La transition énergétique freinée par ce qu’on ne voit pas

Dans cette tribune, Jean-Sébastien Pelland, Directeur exécutif d'Eland Cables, revient sur les freins structurels qui entravent la transition énergétique en France. Alors que les objectifs sont revus à la baisse, il appelle à recentrer le débat sur les véritables enjeux : l’adaptation du réseau, l’anticipation des besoins et la cohérence d’ensemble.

Depuis plusieurs mois, la transition énergétique française semble avancer en multipliant les ajustements plutôt qu’en suivant une trajectoire clairement assumée. La récente loi énergie, qui revoit à la baisse les objectifs de développement solaire et éolien, en est une nouvelle illustration. Pour justifier ce recul, le gouvernement met en avant les limites du réseau électrique et les délais de raccordement. Ce diagnostic n’est pas contestable, mais la conclusion qui en est tirée interroge car ce ne sont pas les renouvelables qui posent problème, c’est le système qui doit les accueillir.

La France ne manque pas d’ambition, ni de compétences, ni même de projets prêts à être mis en œuvre. Ce qui manque aujourd’hui, c’est une approche cohérente, capable de transformer ces ambitions en réalité opérationnelle. Autrement dit, nous ne souffrons pas d’un excès d’objectifs, mais d’un déficit d’infrastructures et d’anticipation.

Un réseau qui peine à suivre le rythme

Sur le terrain, les limites sont visibles. Des postes sources saturés, des régions entières où les capacités d’accueil sont déjà épuisées, des projets qui s’accumulent en file d’attente malgré des investissements engagés et des équipes mobilisées. Ces retards ne proviennent ni d’un manque de volonté publique ni d’un défaut d’intérêt industriel. Ils découlent du décalage structurel entre la vitesse à laquelle se construisent les projets renouvelables et celle, bien plus longue, qui caractérise la modernisation du réseau.

Cette asymétrie explique pourquoi, malgré des objectifs nationaux ambitieux, les capacités renouvelables peinent à se concrétiser sur le terrain. Les projets avancent, mais le système avance plus lentement. Tant que ce décalage persiste, la transition restera bridée, indépendamment des annonces ou des plans successifs.

Les infrastructures matérielles, souvent invisibles mais décisives

Il existe un paradoxe dans la manière dont la transition énergétique est souvent présentée. On parle beaucoup de gigawatts installés, de nouveaux projets, de trajectoires climatiques. On parle moins de tout ce qui permet à ces gigawatts de devenir des kilowattheures produits, transportés et consommés. Et pourtant, ce sont ces éléments, souvent invisibles, qui déterminent la réussite de la transition.

La France, comme le reste de l’Europe, dépend de chaînes d’approvisionnement mondiales pour des équipements essentiels : câbles, transformateurs, appareillages de puissance, capteurs électroniques, mais aussi les métaux indispensables comme le cuivre ou l’aluminium. La demande mondiale augmente rapidement et crée des tensions qui peuvent ralentir les chantiers. Ignorer ces contraintes reviendrait à penser la transition en théorie plutôt qu’en conditions réelles. C’est pourtant dans ces conditions que tout se joue : dans les chaînes de production des industriels du secteur, dans les centres logistiques, dans les calendriers de livraison.

Repenser la transition comme une infrastructure nationale

La France gagnerait à changer de perspective. Au lieu de considérer chaque projet solaire ou éolien comme une initiative locale, elle devrait les envisager comme les éléments d’un vaste chantier d’infrastructure nationale. Car c’est bien ainsi qu’ils s’additionnent, interagissent et s’intègrent dans un système électrique qui, lui, n’a rien de localisé.

Cela suppose d’anticiper davantage les besoins en capacité de réseau, de planifier des corridors électriques capables d’accueillir les productions à venir, de simplifier le cadre administratif qui régit les projets pour qu’il se concentre sur l’essentiel et d’assurer une meilleure synchronisation entre ambitions politiques, capacités industrielles et contraintes de terrain.

Les entreprises, de leur côté, sont prêtes à ajuster leurs calendriers, à investir dans des outils de production plus résilients, à sécuriser des flux de matériaux critiques et à participer activement à l’amélioration des standards d’exécution. Pour que cet engagement soit pleinement efficace, il doit s’inscrire dans un cadre stable et lisible.

Sortir des oppositions stériles

La transition énergétique française gagnerait à se libérer d’un débat qui oppose régulièrement technologies et modèles. Le nucléaire restera un pilier important du système électrique et sa contribution à la stabilité du réseau est incontestable. Mais sa montée en puissance prendra du temps. Les besoins, eux, sont immédiats. Les renouvelables sont aujourd’hui les seules solutions capables d’apporter rapidement des capacités bas carbone à grande échelle.

Le véritable enjeu ne réside donc pas dans le choix d’un modèle contre un autre, mais dans la capacité à faire fonctionner l’ensemble de manière cohérente. La transition ne peut réussir que si le réseau, les équipements et les chaînes logistiques progressent au même rythme que les ambitions affichées.

L’essentiel se joue maintenant

La prochaine décennie sera décisive. La France dispose d’atouts réels : des filières industrielles dynamiques, des territoires engagés, des compétences solides. Ce qui lui manque encore, c’est un système capable de transformer cette énergie collective en une dynamique cohérente et durable.

Le débat ne devrait pas porter sur la réduction des objectifs, mais sur la levée des obstacles qui freinent leur concrétisation. Rendre au réseau la place centrale qui lui revient, anticiper les besoins matériels, structurer des approvisionnements robustes et simplifier l’action publique sont des leviers à la fois réalistes et immédiatement mobilisables.

La transition énergétique n’est pas un problème d’ambition. C’est un enjeu d’organisation. Et c’est précisément sur ce terrain que la France a aujourd’hui le plus à gagner.

Par Jean‑Sébastien Pelland, Directeur exécutif, Eland Cables