La France accueillait mardi 10 mars à Paris une quarantaine de représentants d’États pour un sommet consacré à la relance du nucléaire civil, sur fond de tensions géopolitiques et de crise énergétique.
Pour ses partisans, l’atome pourrait répondre simultanément à plusieurs défis : réduire les émissions de CO₂ tout en renforçant la sécurité énergétique. "Le nucléaire est clé pour réconcilier à la fois l'indépendance et donc la souveraineté énergétique, la décarbonation et donc la neutralité carbone à horizon 2050, et la compétitivité et donc la création d'emplois de nos économies", a ainsi déclaré le président de la République, Emmanuel Macron.
Un positionnement partagé par plusieurs États présents à Paris. Au cours du sommet, une trentaine de pays ont appelé à renforcer les investissements dans la filière, en mobilisant davantage de financements publics comme privés afin d’accompagner le développement d’une technologie qui connaît depuis quelques années un regain d’intérêt sur la scène internationale.
Le nucléaire au cœur du débat énergétique
Mais le sujet reste loin de faire consensus. "Le débat sur la nécessité du recours à l’énergie nucléaire est particulièrement clivant”, soulignait en 2022 le professeur à l’université de Colombie-Britannique M.V. Ramana, dans les colonnes du magazine New Scientist, évoquant alors un véritable "brouillard d’affirmations et d’objections".
Dans un pays où cette filière fournit encore 65 % de l’électricité produite, selon les données du gouvernement, la question de sa place dans le futur mix énergétique reste centrale. Quels sont réellement ses atouts et ses limites ? Éléments de réponse.
Les arguments en faveur du nucléaire
Une énergie très faiblement émettrice de CO₂
Le principal argument avancé par les défenseurs du nucléaire concerne son impact climatique. Une centrale produit de l’électricité avec très peu d’émissions de gaz à effet de serre par rapport aux énergies fossiles.
Selon une analyse de cycle de vie publiée par EDF R&D en 2022, le parc nucléaire français émet environ 4 grammes de CO₂ par kilowattheure produit. À titre de comparaison, la moyenne mondiale se situe à 12 g de CO₂ par kWh.
Cette caractéristique explique pourquoi le nucléaire est parfois intégré aux scénarios de transition énergétique. Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) l’inclut ainsi parmi les trajectoires possibles pour atteindre la neutralité carbone dans son rapport 2021.
Même analyse du côté de l’Agence internationale de l’énergie. Dans sa feuille de route publiée en 2021, l’organisation estime que “près de 90 % de la production d’électricité proviendra de sources renouvelables, l’éolien et le solaire photovoltaïque représentant ensemble près de 70 %. La majeure partie du reste proviendra du nucléaire”.
Une production pilotable
Autre avantage souvent mis en avant : la capacité du nucléaire à produire de l’électricité de façon continue.
Contrairement au solaire ou à l’éolien, qui dépendent des conditions météorologiques, une centrale nucléaire peut fonctionner en permanence et ajuster sa production pour répondre à la demande. Cette capacité dite “pilotable” est régulièrement citée comme un atout pour stabiliser les réseaux électriques.
Un pilier du système électrique français
Le nucléaire occupe une place particulière dans le paysage énergétique français. Le pays compte aujourd’hui 57 réacteurs répartis sur 18 centrales.
L’atome assure encore près des deux tiers de la production d’électricité nationale. Cette spécificité explique en partie pourquoi le système électrique français figure parmi les moins carbonés d’Europe.
Une électricité historiquement peu chère
Enfin, la place importante du nucléaire dans le mix énergétique est souvent associée à des prix relativement modérés pour les consommateurs.
D’après les données du ministère de la Transition écologique, les ménages français payaient, en 2022, en moyenne une électricité environ 22 % moins chère que la moyenne européenne. Un niveau de prix souvent attribué au développement historique du parc nucléaire.
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Les limites du nucléaire
Une dépendance à l’uranium
Les centrales nucléaires fonctionnent grâce à la fission d’atomes d’uranium. Or la France ne produit plus ce minerai sur son territoire depuis la fermeture des dernières mines en 2001.
Le combustible est donc entièrement importé, notamment du Kazakhstan, du Canada ou encore du Niger. Par ailleurs, l’uranium n’est pas une ressource renouvelable. Et tous les types d’uranium ne peuvent pas être utilisés dans les réacteurs. En pratique, seul l’uranium 235 sert de combustible, alors qu’il représente moins de 1 % de l’uranium présent dans la nature, selon les chiffres du gouvernement.
La gestion des déchets radioactifs
Autre sujet régulièrement évoqué : les déchets générés par la production d’électricité nucléaire. Selon Greenpeace, "la production d’électricité d’origine nucléaire génère des quantités démesurées de déchets : chaque année, 23 000 m3 de déchets nucléaires sont produits. Une partie de ces déchets sont hautement radioactifs et le resteront pendant plusieurs milliers d’années".
Les déchets les plus radioactifs doivent être isolés sur le très long terme. En France, le projet de stockage géologique profond Cigéo, dans la Meuse, vise à les enfouir à plusieurs centaines de mètres sous terre.
Des projets coûteux et longs à construire
La construction de nouvelles centrales constitue également un sujet de débat. Dans un rapport consacré aux coûts du système électrique français, la Cour des comptes souligne qu’il reste difficile d’évaluer précisément le coût global de cette énergie, car il faut intégrer la construction, la maintenance, le démantèlement et la gestion des déchets.
Certains projets récents illustrent ces difficultés. Le chantier du réacteur EPR de la Centrale nucléaire de Flamanville a ainsi connu de nombreux retards et un coût largement supérieur aux estimations initiales.
Selon l’Agence internationale de l’énergie nucléaire (AIEA), la durée médiane de construction d’un réacteur dans le monde est d’environ cinq ans et onze mois, mais certains chantiers peuvent s’étendre sur plus d’une décennie.
Des impacts environnementaux indirects
Si le nucléaire émet peu de CO₂, son exploitation n’est pas sans effets sur l’environnement.
Les centrales ont notamment besoin de grandes quantités d’eau pour refroidir leurs installations. En France, elles prélèvent environ 26 milliards de mètres cubes d’eau par an, selon la Société française d’énergie nucléaire. La grande majorité de cette eau est restituée au milieu naturel, mais souvent à une température plus élevée, ce qui peut perturber les écosystèmes aquatiques.
Des risques industriels
Enfin, la question du risque nucléaire reste présente dans le débat public. Plusieurs accidents majeurs ont marqué l’histoire de cette industrie, comme la Catastrophe de Tchernobyl en 1986 ou la Catastrophe nucléaire de Fukushima Daiichi en 2011.
En France, l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire indique qu’aucun accident ayant entraîné des conséquences radiologiques pour les populations ne s’est produit. Les installations sont par ailleurs contrôlées par l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection.
Comme dans toute industrie complexe, des incidents mineurs peuvent néanmoins survenir : plusieurs centaines d’événements de niveau 0 sont déclarés chaque année dans les installations nucléaires françaises.