Le 4 février dernier, s’ouvrait la commission sénatoriale sur l’empreinte environnementale de l’IA générative. À cette occasion, Mme Audrey Herblin-Stoop, directrice des affaires publiques de Mistral AI, rappelait que lorsqu’il s’agit du développement de l’IA, "la puissance publique a aussi un rôle à jouer et une incitation à donner. Elle pourrait introduire, a minima, des critères de transparence… ".
Ce constat est lucide mais insuffisant. Face à l’accélération technologique, l’État ne peut plus se contenter d’incitations.
L’État doit jouer un rôle central dans la régulation de l’IA pour protéger nos écosystèmes, garantir le bien-être social et, au fond, notre capacité collective à être résilients face aux crises à venir.
Dans un monde vulnérable, l’État doit plus que jamais planifier, orienter et restreindre les usages incompatibles avec la préservation du bien commun – en particulier ceux qui touchent à l’IA générative.
Dans une société en crise généralisée, l’IA générative devient un outil de destruction
Nous ne pouvons parler d’IA sans regarder l’état réel de notre société. L’IA générative s’impose dans un pays où les tensions hydriques s’aggravent (1), où les ressources s’épuisent, où seuls 20 % des habitats naturels sont en "bon état" (2), et où nos villes comme nos entreprises restent inadaptées au changement climatique, comme l’ont montré les récentes inondations.
Le bilan social, n’est guère meilleur : la pauvreté ne cesse d’augmenter, la santé mentale des jeunes (3) se dégrade, 80 % des Français déclarent ne pas faire confiance aux autres (4) et un quart des salariés se déclare en mauvaise santé mentale (5). À cela s’ajoute une économie sous pression, et des entreprises qui peinent à se transformer vers des modèles compatibles avec les défis socio-écologiques.
Dans un tel contexte, l’IA générative devient moins un outil de progrès qu’un amplificateur de vulnérabilités voire de crises.
En pleine crise socio-écologique, la priorité ne devrait pas être de soutenir une technologie aussi prédatrice et peu utile, mais bien d’investir dans la durabilité.
Les rapports se succèdent et nous alertent tous sur une technologie aux impacts environnementaux massifs, aux biais structurels bien documentés, aux effets psychosociaux préoccupants, et aux menaces de destruction d’emplois – touchant en premier lieu les publics les plus fragilisés. Sans parler des risques majeurs que fait peser l’IA générative sur notre capacité à vivre ensemble.
Derrière l’immatérialité apparente se cache une empreinte socio-écologique bien réelle et catastrophique, qui vient percuter un système vivant déjà au bord de la rupture. Et pourtant, son adoption reste "fulgurante" (6), alors que les bénéfices concrets pour la société restent limités.
Restreindre l’IA : une hérésie anti-innovation ?
Les défenseurs de l’IA assurent que c’est une source de progrès, convaincus que ses usages permettront des avancées majeures dans "la santé, l’inclusion sociale ou la prévention des risques naturels" (7).
Mais avant d’investir massivement dans cet outil, ne faudrait-il pas répondre aux besoins fondamentaux ?
L’IA pour aider au diagnostic ? Ne faudrait-il pas en priorité former davantage de soignants et améliorer leurs conditions d’exercice ?
L’IA pour optimiser la robotique agricole ? Ne devrions-nous pas déjà assurer aux agriculteurs un revenu digne, de les protéger des produits phytosanitaires et de la concurrence déloyale ?
Ces usages présentés comme indispensables sont éloignés des urgences. L’utilité pour le bien commun de l’IA générative est un mythe qui se fracasse aux besoins réels.
Quant aux retombées économiques, elles restent largement hypothétiques : 95 % des projets d’IA générative ne présentent aucun retour sur investissement, générant près de 30 milliards de dollars de pertes, selon le MIT (8). Si ces projets ne voient pas le jour, les externalités négatives, restent, quant à elles, bien réelles.
En pleine crise socio-écologique, la priorité ne devrait pas être de soutenir une technologie aussi prédatrice et peu utile, mais bien d’investir dans la durabilité : donner aux entreprises et aux collectivités les moyens de repenser leurs pratiques, de s’adapter aux mutations à venir, pour garantir à tous et toutes de vivre dans un environnement sain et viable.
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Nous n’avons pas besoin d’IA générative, mais d’une intelligence humaine qui a les moyens de mieux faire, sobrement, sainement et orientée face aux défis actuels et futurs.
Un État stratège, responsable d’orienter la transition socio-écologique
L’État doit agir – et vite. Réguler l’IA n’est pas un frein au progrès, c’est une condition pour qu’elle serve réellement le bien commun.
L’avenir exige de savoir renoncer pour préserver le vivant. Il est temps de rompre avec quarante ans de croyance dans l’autorégulation et le technosolutionnisme, il est temps de reconnaître que ces approches n’ont pas empêché — ni même ralenti — les crises qui nous frappent.
Les pouvoirs publics doivent retrouver leur rôle de régulateur au service du bien commun.
Cela implique des mesures fortes : mettre fin à un accès libre et sans condition, restreindre les usages, limiter l’implantation des data centers en France… et le cas échéant n’autoriser que des modèles sobres, faiblement biaisées et orientées vers la résilience de notre société.
Nous devons réinvestir massivement dans l’humain, et la transformation de nos modèles, nous devons orienter l’innovation et les investissements vers la régénération du vivant. La régulation de l’IA générative est un test grandeur nature.
Allons-nous poursuivre un modèle inadapté et entériner nos chances de résoudre les crises systémiques ? Ou engagerons-nous enfin la transformation de nos économies pour enclencher une transition écologique et sociale à la hauteur des défis ?
Le choix est désormais collectif. Et il est urgent.
(1) Etat de l'environnement en France - Synthèse du rapport 2024
(2) PublicationONB_2022_VF_web
(3) Santé mentale et bien-être des adolescents : enquête ENCLASS 2022 | Santé publique France
(4) rapport-Refaire-nos-liens-Impact-Tank.pdf
(5) Travail : les salariés français face à une santé mentale dégradée | Ipsos
(6) Baromètre du numérique 2026 - Rapport
(7) France 2030 : L'intelligence artificielle au service de nos quotidiens
(8) MIT Says 95% Of Enterprise AI Fail- Here’s What The 5% Are Doing Right
Par Clément Laurent, Chargé de projets RSE, cabinet Axys