Il existe, dans le monde des achats responsables, une croyance tenace : celle que la réglementation coûte, et que la performance se construit malgré elle. Cette idée a la vie dure. Elle nourrit les débats sur le "fardeau administratif", alimente les appels à la simplification. Elle est aussi, empiriquement, fausse.
Le malentendu fondamental
Le débat sur le coût de la réglementation part d'un constat juste : oui, la mise en conformité initiale coûte. Établir des structures de gouvernance, conduire des analyses de risques fournisseurs, intégrer des systèmes de reporting - tout cela mobilise des ressources réelles. Il serait malhonnête de le nier.
Quand une entreprise commence à cartographier sérieusement ses fournisseurs et à intégrer des données ESG dans ses décisions d'achat, elle voit sa chaîne de valeur d'une manière qu'elle n'avait jamais vue auparavant.
Mais ce débat s'arrête trop tôt. Il photographie le coût d'entrée sans regarder ce que l'infrastructure produit une fois en place. Or une étude de long terme portant sur la Loi de Vigilance française - 73 entreprises cotées, 17 ans d'observation - montre que ces charges initiales sont temporaires (1). À mesure que les programmes mûrissent, le ratio coûts/chiffre d'affaires diminue significativement et durablement, avec un gain d'efficience moyen de l'ordre de 10 %. Une analyse du PNUD et du WBA portant sur 235 entreprises en secteurs à haut risque confirme le même mouvement : aucun effet négatif sur la compétitivité, mais un retour sur investissement supérieur à la moyenne (2). La question n'est donc pas de savoir si la conformité aurait un coût - elle en a un. La question est de savoir ce qu'elle devient quand on ne s'y arrête pas.
Ce que la contrainte révèle
Quand une entreprise commence à cartographier sérieusement ses fournisseurs et à intégrer des données ESG dans ses décisions d'achat, elle voit sa chaîne de valeur d'une manière qu'elle n'avait jamais vue auparavant. Elle découvre des vulnérabilités cachées, mais aussi des opportunités réelles - des partenaires capables d'entrer dans des logiques circulaires, des pratiques innovantes que la relation commerciale ordinaire n'aurait jamais fait remonter. Pourtant, 46 % des grandes entreprises européennes ne disposaient toujours pas d'une cartographie complète des risques RSE liés à leurs achats à fin 2024 (3). Autant d'organisations qui naviguent encore dans le brouillard.
Le signal est là, y compris en France : 62 % des entreprises françaises citent désormais l'innovation en deuxième position des bénéfices de leurs programmes d'achats responsables (4) - signe que les organisations les plus avancées ne se contentent plus de cocher des cases. Elles découvrent, bien au-delà de la contrainte, de la valeur qu'elles n'avaient pas anticipée. C'est pourquoi les entreprises qui tirent le plus de leurs programmes Achats responsables ne sont pas celles qui ont la réglementation la plus légère - ce sont celles qui ont décidé de traiter la conformité comme un point de départ plutôt que comme une ligne d'arrivée.
Une infrastructure face à un horizon qui change
Cette bascule est rendue urgente par l'évolution du cadre réglementaire. La CSDDD adresse la chaîne de valeur profonde, bien au-delà des fournisseurs directs. Par ailleurs, le règlement européen sur le travail forcé, qui entre en vigueur en 2027, introduit une logique nouvelle : les produits issus du travail forcé seront détruits, rendus inutilisables ou mis hors circuit du marché européen. Ce n'est plus une question de gouvernance documentaire - c'est un risque d'accès au marché. Aux États-Unis, depuis le Uyghur Forced Labor Prevention Act, plus de 16 000 expéditions représentant 3,7 milliards de dollars ont été bloquées depuis 2022 (5). L'Europe suivra cette logique dès le mois de décembre 2027.
La conformité n'est pas l'ennemi de la compétitivité. Elle en est, pour ceux qui anticipent les transformations réglementaires dans un contexte géopolitique tendu, l'un des moteurs les plus sous-estimés.
Face à ces échéances, la question n'est plus stratégique, elle est opérationnelle. Les organisations qui ont construit une infrastructure de transparence ne subiront pas ces délais. Elles les auront déjà intégrés. Concrètement, cela signifie : une base de données unifiée, un modèle de risque cohérent, un canal fournisseur centralisé ; les différents outils réglementaires en sont des dérivés, pas des projets distincts. La profondeur prime sur l'étendue : la vraie limite des programmes actuels n'est pas le Tier 1, c'est ce qui vient après. Les approches par cascade construisent aujourd'hui une capacité que la CSDDD rendra obligatoire demain.
En France, 72 % des organisations achats citent encore la conformité comme premier moteur de leurs programmes (6). Tant que ces programmes sont perçus comme un centre de coûts, ils se défendent dans les arbitrages. Quand ils sont reconnus comme un levier de performance, ils se développent. Ce glissement - du coût au levier - est précisément ce qui sépare les programmes qui durent de ceux qui s'étiolent.
La conformité n'est pas l'ennemi de la compétitivité. Elle en est, pour ceux qui anticipent les transformations réglementaires dans un contexte géopolitique tendu, l'un des moteurs les plus sous-estimés. La question n'est plus de savoir si investir dans des achats responsables est justifié - les données ont tranché. La question est de savoir à quelle profondeur, et avec quelle cohérence systémique. C'est là que tout se joue.
(1) Durach, C.F. & Wang, Y. — The long-term operational effects of mandatory due diligence: evidence from France's Loi de Vigilance — étude longitudinale portant sur 73 entreprises cotées françaises, période d'observation 2001–2018.
(2) UNDP / World Benchmarking Alliance — Human Rights and Social Norms in Global Value Chains — analyse portant sur 235 entreprises actives dans des secteurs à haut risque.
(3) Étude EcoVadis x Médiateur des Entreprises, 6ème édition, 2025.
(4) EcoVadis / Accenture — Sustainable Procurement Barometer 2026 — enquête conduite auprès de 1 000 organisations achats mondiales et près de 2 000 fournisseurs.
(5) U.S. Customs and Border Protection — Uyghur Forced Labor Prevention Act (UFLPA) Statistics — données d'application 2022–2025.
(6) EcoVadis / Accenture — Sustainable Procurement Barometer 2026 — enquête conduite auprès de 1 000 organisations achats mondiales et près de 2 000 fournisseurs.
Par Pierre-François Thaler, co-fondateur et co-CEO d'EcoVadis