Lundi 11 mai, la Commission européenne a proposé un ajustement des "valeurs de référence" autour de son marché carbone pour la période 2026-2030.
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Politique

Entre climat et compétitivité, l'UE sous pression pour réformer son marché carbone

Face à la crise énergétique et aux critiques croissantes des industriels, l'Union européenne s'apprête à réviser son marché carbone. Derrière cette réforme se joue un équilibre délicat entre compétitivité économique, justice climatique et ambition environnementale.

Fragilisées par une crise énergétique durable, les industries européennes contestent de plus en plus ouvertement le marché carbone (ETS). Aérien, énergie, industrie chimique… De nombreux secteurs remettent brutalement en cause l'ETS depuis la fin de l'année 2025. Fin février, l'Italie a même demandé la suspension du marché, entraînant aussitôt une baisse du prix du quota en dessous de 70 euros la tonne de CO2 sur les marchés. Les entreprises européennes attendent donc avec impatience le 15 juillet 2026, date de présentation de la révision.

Pendant ce temps, Bruxelles multiplie les concessions envers les secteurs les plus exposés. Lundi 11 mai, la Commission a proposé un ajustement des "valeurs de référence" pour la période 2026-2030. Ce mécanisme complexe détermine les quotas carbone gratuits accordés aux entreprises. Pour certains secteurs, les émissions indirectes de CO2 liées à la consommation d'électricité seront prises en compte. Cela conduirait à augmenter le nombre de quotas gratuits et à réduire de 4 milliards d'euros la facture prévue jusqu'en 2030.

Le principe du "pollueur-payeur" contesté

Après la fronde des industriels et plusieurs pays de l'UE opposés au marché carbone, les défenseurs du système répliquent. Une centaine d'entreprises du Vieux Continent ont publié le 10 mars une lettre ouverte adressée aux chefs d'État, à la Commission et au Conseil européen. Celle-ci défend les vertus climatiques et économiques du système d'échange de quotas d'émission de l'UE et rappelle son caractère de pionnier mondial de la lutte contre le dérèglement climatique. Le système d'échange de quotas d'émission est "un moteur de compétitivité pour l'Europe et la pierre angulaire de la décarbonation", selon ces entreprises.

Pour ses défenseurs, l’ETS repose sur un principe simple : faire payer aux entreprises le coût de leurs émissions afin d'inciter les secteurs les plus polluants à investir dans la transition écologique. Ce principe du "pollueur-payeur" est devenu, au fil des années, l'un des piliers de la politique climatique européenne. Lancé en 2005, le système d'échange de quotas d'émission constitue le principal levier de l'UE pour réduire ses émissions de CO2. 

Alors que l'Union européenne vise la neutralité carbone à l'horizon 2050, elle cherche à verdir ses industries. Mais elle fait face à une double pression : d'un côté des industriels, de l'autre des défenseurs de l'environnement. Les premiers dénoncent un risque de perte de compétitivité face aux puissances étrangères moins contraintes, tandis que les seconds craignent un affaiblissement des ambitions climatiques européennes.

L’ETS 2, nouveau front des tensions climatiques et sociales

Mais les tensions autour du marché carbone ne concernent plus seulement les industriels. Elles affectent non seulement le système actuel, mais également l’ETS 2 (qui doit couvrir les émissions des carburants et du chauffage). Cette extension est une victime collatérale de cette remise en cause de l'ETS 1. Alors que son entrée en vigueur était prévue le 1er janvier 2027, elle a été retardée d'un an devant la crainte d'une hausse des prix insoutenable pour les ménages. Cette extension cristallise particulièrement les inquiétudes sociales.

Le coût économique de la transition est devenu un argument central pour les secteurs qui réclament des exemptions ou un assouplissement des règles européennes. L'aviation s'appuie notamment sur cet argument pour rester à distance du marché carbone européen. En 2025, les émissions de CO2 générées par les vols au départ de l'Europe ont atteint un nouveau record, selon une analyse de T&E. Pourtant, les deux tiers de ces émissions ne sont toujours pas couvertes par le marché carbone européen. 

La réforme du marché carbone européen apparaît donc comme un exercice d'équilibriste pour Bruxelles. Entre maintien de la compétitivité industrielle et impératif climatique, l'Union européenne tente de préserver ce qui demeure l'un des symboles majeurs de sa stratégie écologique.