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Dossier

Les actions cotées au défi de l'impact

©Nathanaël Mikles

L’impact s’invite désormais dans l’univers du coté, mais il reste plus difficile à caractériser que dans le private equity.

L’ISR ne suffit pas. Pour permettre aux investisseurs de participer effectivement à une transition juste et durable, les gérants d’actifs devront dépasser la "simple" intégration ESG et développer des produits d’investissement ciblant spécifiquement des entreprises contribuant à la résolution de grands enjeux sociétaux et environnementaux. À l’arrivée, il faudra également qu’ils soient en mesure de montrer en quoi ces investissements ont réellement eu un bénéfice social et/ou environnemental.

C’est le crédo de l’investissement à impact, qui s’est depuis quelques années émancipé du private equity, où il trouve ses origines, pour investir l’univers des actifs cotés. Désormais, les fonds à impact fleurissent, et le marché devrait continuer à croître dans les prochains mois, dopé notamment par une demande accrue de la part des investisseurs, prévoit Grégoire Cousté, délégué général du Forum pour l’Investissement Responsable (FIR) : "Il s’agit d’une attente sociétale forte. Même les épargnants individuels ont envie d’avoir de l’impact quand ils investissent de manière responsable". Cet intérêt se confirme dans les différentes enquêtes menées sur le sujet : selon un sondage réalisé par OpinionWay pour l’AMF, les Français sont 76 % à déclarer que l’impact des placements sur l’environnement est un sujet important, et 24 % disent que la garantie d’un impact environnemental et/ou sociétal positif et mesurable pourrait les inciter à souscrire des produits "responsables" ou "durables".

"Il est essentiel d’accélérer la transformation, résume Pauline Becquey, directrice générale de Finance for Tomorrow. Nous sommes face à des défis considérables et urgents, et si l’on veut vraiment faire bouger les lignes, nous avons besoin d’intégrer plus largement cette volonté d’impact sur l’économie réelle afin d’atteindre les Objectifs de Développement Durable (ODD) et ceux de l’accord de Paris". Pour accompagner et dynamiser le marché, un Groupe de Place animé par Finance for Tomorrow et rassemblant plus de 80 institutions a publié en septembre une définition de la finance à impact. "(Elle) désigne une stratégie de financement ou d’investissement qui vise à accélérer la transition juste et durable de l’économie réelle, en apportant une preuve de ses effets bénéfiques, détaille Pauline Becquey. Son objectif est donc d’ancrer les enjeux du développement durable dans les décisions d’investissement et dans toutes les composantes des entreprises et des projets financés".

Cette définition, applicable à l’ensemble des produits financiers et des classes d’actifs, s’appuie notamment sur les travaux du FIR et de l’association France Invest, qui ont publié en mars un cahier commun sur l’investissement à impact. "Nous souhaitions confronter les points de vue des acteurs du coté et du non coté pour non pas donner une définition, mais plutôt un faisceau d’éléments permettant de définir un périmètre commun", explique Grégoire Cousté. Globalement, ces différents cadres s’inspirent largement de la définition historique formulée par le Global Impact Investing Network (GIIN), qui caractérise les investissements à impact comme des "investissements réalisés dans les entreprises, les organisations et les fonds avec l'intention d’avoir un impact environnemental et social en même temps qu'un rendement financier". Ils en reprennent également les trois grands piliers, à savoir l’intentionnalité, l’additionnalité, et la mesurabilité.

Lier la mesure à l'intention 

Pour être qualifiés de fonds à impact, les fonds doivent ainsi afficher dès le départ leur volonté de générer un impact social et/ou environnemental, et traduire cette recherche dans l’ensemble des process -de l’élaboration de la stratégie aux reportings mensuels, en passant par la sélection des titres. Cette intentionnalité représente la principale ligne de démarcation avec les fonds ISR classiques, explique Paul Merle, gérant du fonds Echiquier Climate Impact Europe chez La Financière de l’Échiquier : "L’ISR consiste à prendre en compte des critères ESG en plus des critères financiers traditionnels dans les décisions d’investissement. Dans le cas de l’impact, il y a une dimension supplémentaire qui est l’intention d’une performance positive en matière d’impact".

"Il s’agit de définir ex ante des objectifs environnementaux et sociaux dans la stratégie de gestion, puis d’être capables de reporter sur l’atteinte ou non de ces objectifs", ajoute Hervé Guez, directeur des gestions actions, taux et solidaire à Mirova.

Pour assurer la cohérence de ces démarches et rendre compte de la contribution des fonds, les gérants définissent au préalable des indicateurs permettant le suivi de l’impact recherché. "Concrètement, illustre Paul Merle, l’objectif d’impact d' Échiquier Climate Impact Europe est de contribuer à l’atteinte de la neutralité carbone européenne et de l’objectif de l’accord de Paris. Pour la construction du portefeuille et les reportings mensuels, nous utilisons des indicateurs liés par exemple aux émissions de CO2 du portefeuille, à l’exposition au risque physique des entreprises, et plus globalement à la température des titres détenus". En parallèle, de plus en plus de stratégies adoptent pour cadre de référence les ODD, à partir desquels sont déclinés des indicateurs d’impact devant refléter la contribution des titres en portefeuilles à l’atteinte des objectifs poursuivis.

La question de la mesure reste toutefois aujourd’hui confrontée à plusieurs complexités. L’accès à une donnée harmonisée notamment occupe encore et toujours l’attention des acteurs du secteur. En sus, si la définition de Finance for Tomorrow insiste sur "la maîtrise des externalités négatives pour produire un ‘impact net’ positif", certains préfèrent jouer la carte de la prudence quant à l’utilisation du terme. "Investir dans une grande entreprise, c’est investir dans une entité qui génère également des externalités négatives, explique Adrien Dumas, directeur de gestion chez Mandarine Gestion. Cela rend très compliqué d’affirmer qu’en tant qu’investisseurs, vous contribuez à des impacts positifs pour la société. Certes, vous essayez de capter un maximum d’externalités positives, mais où situer le seuil à partir duquel l’impact devient plus positif que négatif ? Nous sommes plutôt sur des notions d’amélioration et d’accompagnement des entreprises, pour les inciter à être plus vertueuses sur le plan ESG". Avant d’ajouter : "À force de trop mettre en avant la dimension d’impact, on court le risque de décevoir l’épargnant final". "Il n’existe pas à ce jour de méthodologie robuste et reconnue sur l’impact net (les externalités positives ajustées des externalités négatives). Cette situation reflète la difficulté méthodologique de mesurer l’impact net", pointe d’ailleurs le cahier du FIR et de France Invest.

Quid de l'additionnalité ? 

Une autre difficulté tient à prouver l’additionnalité de ces démarches. Selon la définition de Finance for Tomorrow, celle-ci correspond à "l’action ou la contribution particulière et directe des acteurs financiers permettant à l’entreprise investie ou au projet financé d’accroître l’impact net positif généré par ses activités". Seulement, quand les titres sont échangés via le marché secondaire, où se déroulent la majorité des transactions, l’argent investi ne sert pas directement à financer les entreprises, et donc le développement de leurs activités, prévient Guillaume Lasserre, directeur adjoint des gestions chez La Banque Postale Asset Management. "Si l’on investit dans une grande entreprise développant des énergies renouvelables via le marché secondaire, dans quelle mesure peut-on dire qu’en tant qu’investisseurs, nous avons eu un impact sur la transition énergétique ? Selon nous, investir dans une entreprise qui a de l’impact revient à faire de l’ISR".

L’allocation de capital est-elle pour autant dénuée de tout potentiel d’impact ? Pas forcément, selon Hervé Guez : "Sur le marché secondaire, le fait d’orienter les flux vers ces entreprises permet de réduire le coût du capital, et donc de faciliter les futures levées de dette". En sus, poursuit-il, les gérants ont la capacité d’investir sur le marché primaire : "Nous avons participé cette année à plusieurs introductions en bourse d’entreprises innovantes qui ont levé des fonds pour développer leurs activités".

Quand on parle de leviers d’impact, c’est en revanche l’engagement qui semble faire consensus chez les différents acteurs. "L’additionnalité est ce qu’il y a de plus difficile à démontrer dans l’univers du coté, reconnaît Grégoire Cousté. Néanmoins, une démarche structurée d’engagement actionnarial peut constituer un levier puissant si elle est mise à disposition de l’intentionnalité".

"En amont de chaque investissement, nous fixons un rendez-vous ‘ESG et impact’ avec les entreprises afin d’établir un dialogue et de définir des axes de progrès sur des sujets spécifiques, illustre Paul Merle. Nous considérons qu’à travers ce dialogue constructif et le suivi de ces objectifs, nous pouvons faire progresser les entreprises, et donc générer un impact". Dans ce contexte, la durée de détention des actifs constitue un élément clé, poursuit-il : "Nos portefeuilles ont des rotations très réduites par rapport aux fonds classiques. L’impact ne se mesure pas nécessairement sur une année, mais plutôt sur le long terme. Par exemple, les entreprises qui affichent des objectifs de neutralité carbone sont plutôt alignées sur l’horizon 2030-2040". Pour pousser plus loin la démarche, LFDE a organisé fin novembre son premier séminaire Climat et Biodiversité, réunissant des entreprises évoluant dans des secteurs et pays différents, et dont le niveau de maturité et les ambitions sur ces sujets varient. "L’idée est de créer un échange sur les meilleures pratiques et une émulation sur ces enjeux, mais aussi d’embarquer nos clients", explique le gérant.

L’engagement a-t-il pour autant un impact réel sur le comportement des entreprises ? Depuis plusieurs années, les initiatives de coalitions d’investisseurs se multiplient : "Un exemple concret a été le dépôt d’une résolution climat par onze investisseurs européens (..) lors de l’assemblée générale de Total en 2020, qui a débouché cette année sur l’adoption d’une stratégie bas carbone par la major pétrolière, explique Guillaume Lasserre. Ce groupe d’investisseurs a eu un impact mesurable sur la politique de Total". Avant de tempérer : "Il n’est pas évident pour nous que même une stratégie d’engagement actionnarial volontaire soit suffisante pour déclarer qu’un fonds actifs listés est un fonds à impact".

Pourtant, il reste là encore complexe d’attribuer le progrès des entreprises à la seule intervention des investisseurs, admet Hervé Guez : "C’est toujours très difficile de s’approprier l’impact. En tant qu’investisseurs, nous sommes une partie prenante parmi d’autres et il n’est pas toujours facile de savoir à quel point notre action a été importante".

"Est-ce qu’à nous seuls nous avons contribué à faire changer les entreprises ? Ce qui compte in fine, c'est que l’impact soit positif, tranche pour sa part Paul Merle. L’idée est de les inciter à s’améliorer, à leur faire prendre conscience que pour attirer les consommateurs, les appels d’offre et les investisseurs à impact, il faut désormais intégrer ces enjeux".

Une question de cohérence 

S’il gagne rapidement en notoriété et malgré la maturité de certaines stratégies, l’investissement à impact sur les marchés cotés en est encore à ses balbutiements, et fait face à plusieurs défis pour asseoir sa légitimité. Selon une enquête de l’AFG et de Mazars menée auprès de 41 sociétés de gestion opérant en France, 51,2 % d’entre elles déclarent détenir des fonds qu’elles qualifient comme étant "à impact", pour un encours représentant 63,1 milliards d’euros, -soit 1,3 % de l’encours global de l’échantillon-, dont 94,2 % au titre du coté.
"La notion d’intentionnalité semble plus largement maîtrisée par les sociétés de gestion, alors qu’un consensus autour des approches et des méthodologies de l’additionnalité et de la mesurabilité reste à trouver, souligne notamment l’étude. Les pratiques rencontrées qui en découlent demeurent en conséquence à des niveaux très variables selon les acteurs avec des contrastes supplémentaires en fonction de la nature des objectifs d’impact et des actifs concernés".

Face à la disparité des pratiques, l’évolution du cadre réglementaire et la création d’un label pourraient aider les investisseurs à y voir plus clair, alors que pour l’heure, il n’existe aucun "contrôle effectif" sur le caractère véritablement ‘impactant’ des fonds. "À l’échelle européenne, la réglementation SFDR apporte un début de réponse en introduisant notamment le concept de double matérialité et une catégorie de produits qui ‘vise l’investissement durable’, mais la notion d’impact n’est pas évoquée, et on reste plutôt dans le cadre de l’ESG, commente Pauline Becquey. Le groupe de place a fait plusieurs recommandations en ce sens, notamment la création d’un label d’impact qui serait une déclinaison du label ISR et une meilleure intégration de la finance à impact dans le cadre réglementaire pour favoriser le développement du marché". En parallèle, le groupe travaille sur un outil d’évaluation applicable aux fonds, "qui estime leur potentiel de contribution durable en fonction d’un certain nombre de critères".

En arrière-plan, il s’agira également de s’armer contre la tentation de l’ "impact washing", prévient Grégoire Cousté : "Il faut absolument l’éviter, parce que quand quelqu’un fait mal le travail, cela jette l’opprobre sur l’ensemble du marché".

Malgré ces défis, pas question pour les acteurs en place de freiner la dynamique. "Penser qu’on ne peut avoir de l’impact environnemental et social qu’en étant sur la partie des actifs non cotés me parait être une erreur stratégique des fonds à impact. Il faut être présent également via l’investissement et via l’engagement sur les entreprises cotées, parce que la massification de la transformation peut avoir un impact très fort", indique Hervé Guez.

"L’impact n’est pas aussi évident que dans le private equity. Mais quand un acteur met en place une stratégie rigoureuse, des indicateurs pertinents, une démarche d’engagement actionnarial structurée, et pour le peu qu’il y ait un alignement de la rémunération du gérant sur l’atteinte des objectifs d’impact, il y a une véritable cohérence autour de cette notion", conclut Grégoire Cousté.

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