Jisia Ranaivosoa, gérant au sein du pôle impact & environnement de La Financière de l’Échiquier (LFDE).
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Technologie, souveraineté, durabilité : "Il faut pouvoir protéger nos données, produire certains composants clés et développer nos propres algorithmes"

La technologie ne se limite pas aux logiciels ou aux semi-conducteurs, elle se diffuse dans les industries de la santé, de l’énergie, de la défense ou encore dans les infrastructures. Elle est donc à la croisée des enjeux économiques actuels, majeurs en Europe : l’IA, la décarbonation, la souveraineté économique et énergétique. Dans ce contexte, la capacité de l’Europe à sécuriser ses données, ses équipements et ses chaînes de valeur devient un enjeu stratégique. Entretien avec Jisia Ranaivosoa, gérant au sein du pôle impact & environnement de La Financière de l’Échiquier (LFDE).  

Semi-conducteurs, intelligence artificielle (IA), data centers, efficacité énergétique… À mesure qu’elle irrigue l’ensemble de l’économie, la technologie devient un enjeu de souveraineté autant qu’un levier de transition. Pour ID, Jisia Ranaivosoa, gérant au sein du pôle impact & environnement de La Financière de l’Échiquier (LFDE), revient sur les dépendances européennes, les défis environnementaux du secteur et les solutions portées par des entreprises innovantes.  

En quoi le secteur technologique est-il devenu un enjeu stratégique de souveraineté pour la France et l’Europe ?  

La technologie doit être comprise au sens large. Chez LFDE, nous distinguons cinq grands domaines : l’enterprise tech, qui regroupe notamment les logiciels, les services informatiques et le cloud ; la consumer tech ; la health tech ; la green tech, qui comprend tout ce qui a un lien avec la transition énergétique ; et enfin la defense tech.

Tous ont un rôle dans la souveraineté. Il faut pouvoir protéger nos données, sécuriser nos communications, produire certains composants clés, développer nos propres algorithmes et disposer d’infrastructures critiques sur notre territoire. Cette nécessité est devenue plus pressante avec les récentes crises. Les pénuries de semi-conducteurs après le Covid ont révélé notre dépendance aux chaînes d’approvisionnement asiatiques et l’essor de l’IA accentue ces tensions. L’UE a l’objectif de représenter 20 % du marché mondial des puces d’ici 2030, mais ce chiffre ne sera pas atteint sans une inflexion dans les investissements sur le territoire.  

Quels segments vous paraissent les plus critiques aujourd’hui ?  

L’IA est le point de convergence de trois souverainetés : la donnée, la capacité de calcul et l’électricité. D’abord, il devient stratégique de savoir où la donnée est stockée, comment elle est utilisée et au bénéfice de qui. Cela renforce la nécessité de développer des capacités de stockage cloud et des data centers en Europe.  

Ensuite, il faut être capable de transformer cette donnée en valeur grâce aux algorithmes et aux modèles d’IA. Sur ce terrain, les États-Unis et la Chine ont pris une avance significative. L’Europe dispose de compétences solides et de champions, à l’image de Mistral, mais l’écart de financements reste important. Enfin, l’IA pose une question de souveraineté énergétique : sa forte consommation d’électricité rend essentielles les technologies capables d’améliorer l’efficience des infrastructures numériques.  

Quels sont les principaux enjeux de durabilité associés au secteur technologique ?  

Le secteur technologique est à la fois au cœur de la transition climatique et l’un de ses points de tension. Il permet d’optimiser les consommations, d’améliorer l’efficacité des systèmes industriels ou encore de piloter plus finement les infrastructures énergétiques. Mais il génère aussi une demande croissante en électricité, en eau et en métaux critiques.  

Nous identifions plusieurs leviers d’amélioration. Le premier concerne les besoins en électricité, en particulier pour alimenter les data centers. Aux États-Unis, les hyperscalers (1) figurent déjà parmi les principaux acheteurs d’électricité renouvelable, contribuant ainsi au financement de nouvelles capacités de production. En Europe, la pénétration des énergies renouvelables est déjà très importante (2), mais peut encore aller plus loin grâce à l’intégration des batteries.  

Le deuxième porte sur l’efficacité énergétique : semi-conducteurs plus performants, optimisation des modèles d’IA, compression des données, infrastructures électriques innovantes ou mutualisation des infrastructures peuvent permettre de réduire la consommation à puissance équivalente.  

Pour nous, le sujet ne se résume pas à l’exposition à l’IA : nous cherchons des entreprises positionnées sur les goulets d’étranglement de la chaîne de valeur, avec un pouvoir de fixation des prix, une visibilité sur la demande et un rôle démontrable dans l’efficience énergétique ou la souveraineté technologique.

Par ailleurs, l’enjeu de la gestion de l’eau est encore trop souvent sous-estimé, alors que les centres de données en utilisent de grandes quantités pour leur refroidissement. Cela suppose d’innover, par exemple avec des circuits fermés, des liquides de refroidissement spécifiques ou l’immersion directe des puces. Enfin, la chaîne d’approvisionnement mérite une attention particulière : extraction des terres rares, électrification des équipements miniers, intensité énergétique des usines ou développement de matériaux de substitution sont autant de sujets structurants.  

Comment certaines entreprises technologiques contribuent-elles aux transitions énergétique et environnementale ?  

Nous en sommes convaincus, la décarbonation à grande échelle passera par l’innovation technologique. C’est particulièrement vrai pour l’électrification et l’efficacité énergétique. Schneider Electric et Siemens, par exemple, développent des équipements et des logiciels permettant de piloter finement les consommations d’énergie dans les bâtiments ou les chaînes industrielles. De son côté, Prysmian, une entreprise italienne, répond aux besoins d’électrification en fournissant des câbles, fibres optiques et systèmes de distribution d’énergie.  

Les leaders du secteur des semi-conducteurs peuvent eux aussi apporter des solutions. ASML et ASMI, deux acteurs néerlandais, fournissent des équipements indispensables à la production de puces plus performantes et moins énergivores. Les puces du groupe allemand Infineon, spécialiste des semi-conducteurs de puissance (3), contribuent à l’optimisation des systèmes d’alimentation électrique et des objets connectés. STMicroelectronics a récemment annoncé des innovations dans le silicium photonique, qui permet de transmettre des données par la lumière et non par un signal électrique, réduisant significativement la consommation d’énergie.  

Dans le stockage énergétique, l’entreprise espagnole Grenergy participe au déploiement de batteries, utiles pour lisser l’intermittence des énergies renouvelables. Veolia dispose quant à lui de solutions avancées dans le traitement de l’eau, notamment pour l’élimination des PFAS (4) ou la désalinisation.  

Chez LFDE, comment articulez-vous souveraineté, durabilité et analyse des valeurs technologiques ?  

Pour nous, le sujet ne se résume pas à l’exposition à l’IA : nous cherchons des entreprises positionnées sur les goulets d’étranglement de la chaîne de valeur, avec un pouvoir de fixation des prix, une visibilité sur la demande et un rôle démontrable dans l’efficience énergétique ou la souveraineté technologique. 

Ces enjeux sont notamment abordés à travers plusieurs stratégies d'investissement dédiées. Par exemple, les fonds Tocqueville Europe Equity Environment et Tocqueville Global Climate Change s'appuient sur trois piliers : l’atténuation du changement climatique, la souveraineté, en particulier énergétique, et l’adaptation.  

Le premier axe consiste à identifier des entreprises dont les solutions contribuent à réduire les émissions de gaz à effet de serre. Le deuxième vise à renforcer l’autonomie énergétique, en soutenant notamment les renouvelables, l’électrification et l’efficacité industrielle. Le troisième tient compte d’un constat : certains effets du changement climatique sont déjà à l’œuvre et appellent des solutions d’adaptation.  

Le fonds Tocqueville Global Climate Change détient par ailleurs le label Tibi, qui soutient le financement des entreprises technologiques en mobilisant les capitaux des investisseurs institutionnels. LFDE a également lancé Tocqueville Europe Strategic Tech SRI, davantage centré sur la souveraineté technologique européenne, axée sur cinq domaines mentionnés précédemment : enterprise tech, consumer tech, health techgreen tech et defense tech.  

Un dernier mot pour conclure ?  

L’Europe ne pourra pas réussir sa transition écologique sans innovation technologique, ni assurer sa souveraineté sans investissements. Le véritable enjeu est donc de faire émerger un secteur technologique européen à la fois performant, résilient et soutenable. 

(1) Fournisseurs de services informatiques capables de traiter, gérer et stocker des volumes massifs de données, grâce à l’évolutivité de leurs systèmes et infrastructures. 

(2) Près de 50 % de la consommation brute d’électricité dans l’UE provient des renouvelables selon Eurostat.

(3) Semi-conducteurs capables de commander de grands débits de tension et de courant.

(4) Substances perfluoroalkylées et polyfluoroalkylées, considérées comme des polluants éternels.

Disclaimer : Ces données et opinions sont fournies à titre d’information et, de ce fait, ne constituent ni une offre d’achat ou de vente d’un titre, ni un conseil en investissement ni une analyse financière. Les opinions sont celles de l’auteur, elles ne sauraient en aucun cas engager la responsabilité de LFDE. Les valeurs citées sont données à titre d'exemple. Ni leur présence dans les portefeuilles gérés, ni leur performance ne sont garanties. La décision d’investir ne doit pas reposer uniquement sur l’approche extra-financière d’un fonds mais également tenir compte des autres caractéristiques, notamment ses risques, telles que décrites dans son prospectus.  

Les références à un classement, un label, un prix et/ou à une notation ne préjugent pas des résultats futurs du fonds ou du gestionnaire. Le label "Investissement Socialement Responsable" (ISR) soutenu par les pouvoirs publics a été attribué pour une durée de trois ans. Créé par le ministère des Finances et des comptes publics, ce label est gage de la robustesse du processus d’intégration des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) dans la gestion des fonds.  

Les fonds mentionnés présentent notamment un risque de perte en capital, risque actions, risque de durabilité. Pour plus d’informations sur leurs caractéristiques, risques et frais, veuillez consulter les documents réglementaires sur www.lfde.com. 

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