Face à l’urgence climatique, les investisseurs responsables sont confrontés à un enjeu complexe : faut-il se détourner des secteurs les plus émetteurs ou, au contraire, les accompagner dans leur transformation ? Pour Guillaume Lasserre, Directeur des Gestions chez LBP AM, la transition énergétique ne peut se limiter au financement de solutions déjà vertueuses. Elle suppose aussi d’orienter le capital vers les entreprises capables de faire évoluer leurs modèles et leurs pratiques. Entretien.
Pourquoi est-il important, pour un investisseur responsable, de continuer à accompagner les grandes entreprises très émissives ?
Le rôle d’un investisseur responsable est d’être connecté à l’économie réelle. Nous ne considérons pas qu’il faille déployer du capital uniquement vers des solutions déjà bas carbone, comme les énergies renouvelables, et se détourner de tout le reste. Celles-ci sont essentielles, mais l’économie est plus complexe. Certains secteurs très émissifs, comme l’acier, le béton ou l’immobilier, restent indispensables. L’enjeu n’est donc pas seulement de financer les solutions, mais aussi d’aider ces secteurs à transformer leurs procédés industriels et leurs pratiques. Cette transformation nécessite des investissements importants. En tant qu’investisseurs, nous avons un rôle à jouer pour orienter le capital vers les acteurs capables de faire évoluer leur trajectoire.
Quels leviers un acteur comme LBP AM peut-il mobiliser pour encourager ces entreprises à accélérer leur transition énergétique ?
Le premier levier, c’est évidemment le capital. Mais son impact dépend du type d’entreprise et du marché sur lequel on intervient. Quand on finance des entreprises non cotées ou des PME, l’influence peut être directe, notamment comme actionnaire ou comme prêteur. Chez LBP AM, notre pôle dédié à la dette privée négocie avec ses emprunteurs dans ses conditions de financement des KPI de durabilité adaptés à leur secteur, la réduction de l’empreinte carbone étant quasiment systématiquement sélectionnée.
Pour les grandes entreprises cotées, l’effet du capital investi est plus limité. Les leviers passent alors davantage par le dialogue actionnarial, l’engagement auprès des directions et le vote en assemblée générale. En observant plusieurs acteurs d’un même secteur, nous pouvons comparer les approches, identifier les pratiques les plus avancées et les porter dans nos échanges.
Comment distinguer, parmi les entreprises des secteurs les plus émissifs, celles qui sont réellement engagées dans une trajectoire de transition crédible ? Et quels indicateurs permettent de mesurer, dans la durée, les progrès réalisés ?
C’est la question centrale. Les indicateurs existants, comme l’empreinte carbone ou les températures de portefeuille, ont une vraie utilité car ils sont lisibles et donnent des ordres de grandeur. Mais ils regardent souvent le passé ou peuvent envoyer des signaux trop simplistes. Une entreprise de l’acier aura mécaniquement une température élevée, sans que cela dise grand-chose de sa capacité à transformer son modèle.
C’est pourquoi nous avons développé notre propre mesure, le Transition Plan Score, ou TPS. L’objectif est d’aller au-delà de l’empreinte carbone en intégrant une vision plus prospective des plans de transition. Nous regardons notamment la manière dont la transition est prise en compte dans la gouvernance, les pratiques déjà engagées et les dépenses d’investissement consacrées à la décarbonation, en nous appuyant sur des données comme celles du CDP, le Carbon Disclosure Project.
Accompagner ces entreprises, c’est financer la transformation de secteurs dont nous avons encore besoin. Nous ne construirons pas demain sans acier ni béton.
Cette approche nous permet de comparer les entreprises au sein de grands univers d’investissement, tout en favorisant les meilleurs élèves au sein de chaque secteur : c’est la fameuse approche "best-in-class" de l’investissement responsable. Nous sommes dans une logique de transition, pas d’exclusion systématique : il ne s’agit pas d’enlever des pans entiers de l’économie, mais d’identifier, y compris parmi les acteurs très émissifs, ceux qui disposent des plans les plus crédibles.
Quels conseils donneriez-vous à un investisseur particulier qui souhaiterait accompagner la transition d’une ou plusieurs entreprises très émissives ?
Pour un particulier, ces sujets sont techniquement difficiles à analyser seul. Là encore, les indicateurs les plus connus sont utiles parce qu’ils sont compréhensibles, mais ils restent parfois trop réducteurs. À l’inverse, des outils plus fins, comme l’analyse des plans de transition, sont plus pertinents mais aussi plus complexes.
L’enjeu est donc de s’appuyer sur des repères fiables et lisibles, un peu comme on le fait avec un label : le particulier n’a pas besoin de connaître tout le cahier des charges dans le détail, mais il doit pouvoir se fier à une méthode sérieuse, compréhensible et, si possible, validée par un tiers de confiance. C’est ce type de réassurance qui peut l’aider à investir en cohérence avec ses convictions, tout en évitant les lectures trop simplistes. C’est ce que nous essayons de mettre en place avec notre TPS, que nous avons soumis pour avis à l'ADEME.
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En quoi l’accompagnement de ces entreprises très émissives peut-il contribuer, plus largement, au financement concret de la transition énergétique ?
Accompagner ces entreprises, c’est financer la transformation de secteurs dont nous avons encore besoin. Nous ne construirons pas demain sans acier ni béton. La vraie question est donc de savoir comment produire autrement, avec moins d’émissions, et comment orienter le capital vers ces entreprises engagée à faire pivoter leur modèle industriel.
C’est aussi un sujet financier. La transition énergétique n’est pas seulement un choix sociétal, c’est une réalité physique qui s’impose à nous. Les entreprises qui anticipent cette transformation, qui investissent tôt et qui se positionnent sur les marchés de demain peuvent se révéler plus résilientes sur le long terme. Investir dans celles qui prennent au sérieux leur transition constitue une approche financière pertinente.
Un dernier mot pour conclure ?
On parle souvent de la transition sous l’angle de la contrainte ou de la survie. Il faut aussi susciter l’envie : l’envie de participer à la transformation de l’économie et d’investir dans des entreprises qui, même issues de secteurs très émissifs, cherchent déjà à se positionner sur les modèles économiques de demain.
En partenariat avec LBP AM