Souvent présentée comme fragilisée par les contraintes économiques et le manque de soutien public, l'économie sociale et solidaire (ESS) reste un pilier du modèle français. Elle regroupe des structures dont l'objectif est de concilier activité économique et utilité sociale . À rebours d'un discours uniquement centré sur ses difficultés, certains acteurs affichent des résultats en progression.
C’est notamment le cas du Crédit Coopératif, une banque engagée historiquement dans le financement de l'ESS. Elle revendique en 2025 une hausse de 7,9 % de sociétaires, 6 millions d'euros de dons pour soutenir des associations et 56,6 millions d'euros de bénéfice net consolidé. Dans ce contexte ambivalent, Jérôme Saddier analyse les défis persistants du secteur et les conditions de son développement.
Entre incertitude économique et tensions géopolitiques, quels sont les impacts concrets du contexte actuel sur les acteurs de l'économie sociale et solidaire et sur vos clients ?
Pour l'ESS, et en particulier pour le secteur associatif qui représente la majorité de l'activité et de l'emploi, l'impact principal vient de la baisse des subventions des collectivités territoriales. Celles-ci sont elles-mêmes contraintes par des règles fixées par l'État à travers les dotations globales de fonctionnement. Les communes, les départements et plus encore les régions, sont aujourd'hui en grande difficulté pour assurer la continuité des engagements qu'elles avaient pris auprès d'associations. Or, ces financements ne relèvent pas du confort : ils permettent d'assurer des services essentiels à la population qui ne sont pas assurés par les services publics. C’est le cas, par exemple, de l'aide sociale à l'enfance ou du soutien à domicile.
Du côté de l'État, les restrictions budgétaires touchent plutôt les grandes structures et les têtes de réseau du secteur, avec des coupes parfois importantes. Cela complique également le financement des revalorisation salariales, pourtant nécessaires, notamment dans le secteur du social. À moyen et long terme, cela pose un problème d'attractivité des métiers. Aujourd’hui, dans le social et le médico-social, de nombreux postes restent vacants, avec des besoins qui devraient encore augmenter dans les années à venir.
Faut-il s'attendre à un choc dans le secteur en 2026 ?
Oui, car la plupart des associations, y compris les plus structurées, disposent rarement de plus de trois mois de trésorerie. C'est très peu, et cela peut s'épuiser rapidement. C'est ce type de choc auquel le secteur pourrait être confronté dès 2026. Pour autant, nous ne pouvons pas tout résoudre seuls. Nous accompagnons les structures en difficulté, en les aidant à se restructurer, à diversifier leurs ressources, à trouver des partenaires ou à accéder à des financements nationaux et européens. Mais cela ne suffit pas à répondre à l'ensemble des besoins du secteur.
Le problème de fond, bien connu dans l'ESS, reste celui du renforcement des fonds propres des associations. Contrairement aux entreprises classiques, qui bénéficient de dispositifs importants, les associations disposent de très peu d'outils en la matière. Cela tient aussi à une question de culture, mais c'est aujourd'hui un enjeu stratégique.
Observez-vous aujourd'hui un recul du soutien et de la considération de l’État envers l'économie sociale et solidaire ?
Je ne parlerais pas d'un recul net, mais plutôt d'un problème culturel persistant. En France, une grande partie des décideurs publics ne mesurent pas que de nombreuses politiques publiques reposent en réalité sur des acteurs de l'économie sociale et solidaire. Ce ne sont pas des services publics à proprement parler, mais des structures d’intérêt général (associations, mutuelles, coopératives, etc.) qui assurent des missions essentielles.
Si ces acteurs disparaissaient, le pays ne fonctionnerait tout simplement plus de la même manière. Crèches associatives, EHPAD, activités culturelles ou sociales : une grande partie du modèle social français repose sur eux. La question est donc de parvenir à mieux faire reconnaître leur rôle.
Qu'attendez-vous de la nouvelle stratégie nationale de l'économie sociale et solidaire attendue en juin 2026 ?
La nouvelle stratégie nationale de l'ESS est attendue sur ce point, mais son efficacité dépendra de sa capacité à réellement être interministérielle. C'est toute l'espoir placé dans le ministre Serge Papin, qui connaît bien le secteur et le Crédit Coopératif. Reste une question centrale : pourra-t-il s'appuyer sur l'ensemble du gouvernement ? Car cette stratégie n'a de sens que si elle est déclinée à tous les niveaux. Quant à savoir si la stratégie sera à la hauteur, j'en doute.