Après avoir interrogé la notion de souveraineté, puis ses déclinaisons énergétique et numérique, le groupe de travail "Souveraineté et durabilité : le nouveau couple européen", co-fondé par Edmond de Rothschild Asset Management dans le cadre de la saison 2 du Think Tank "2030, Investir Demain", s’est réuni le 10 juin pour un quatrième et dernier atelier consacré à la réindustrialisation. Au cœur des échanges : comment reconstruire des capacités productives en Europe sans renoncer aux exigences de durabilité ?
PME, ETI, grands groupes : une même chaîne industrielle
Dès les premières prises de parole, les participants ont souligné que la réindustrialisation ne pouvait pas être réduite à une opposition entre grands groupes et PME. Pour Cédric Verpeaux, Directeur adjoint du Département Souverainetés de la Banque des Territoires, le sujet se joue d’abord dans le tissu industriel local. "Nous laissons plutôt les grandes entreprises et PME en direct à notre filiale Bpifrance, et nous nous intéressons davantage à offrir des solutions de financement de l’immobilier, du foncier et d’infrastructures locales à ces entreprises", a-t-il expliqué. "Ce prisme territorial constitue notre ADN : nous avons la capacité d’aller à la rencontre de ces entreprises."
Ce choix s’explique par la place souvent discrète, mais décisive, de ces acteurs dans les chaînes de valeur. Certaines entreprises ne sont ni cotées, ni très visibles, ni habituées à ouvrir leur capital. Pourtant, elles peuvent être indispensables à la production d’un grand donneur d’ordre. "La souveraineté, c’est aussi la capacité pour de grandes industries de continuer à s’appuyer sur leur chaîne de sous-traitance", a insisté Cédric Verpeaux. Dans la défense, par exemple, plusieurs grands groupes reposent sur un écosystème de PME critiques, dont la fragilité peut devenir celle de toute une filière.
Un constat partagé par Caroline Gauthier, Co-Head of Equities chez Edmond de Rothschild. "C’est une erreur d’opposer grands groupes et PME quand on parle de réindustrialisation", a-t-elle estimé. "Elle se fait sur une chaîne de valeur qui implique des PME, souvent fournisseurs des grands groupes, et parfois à l’origine d’innovations technologiques qui seront ensuite reprises par ces groupes." Pour elle, les PME et ETI doivent donc rester au centre de l’analyse, aux côtés des grands projets industriels.
Un continuum de financement à renforcer
Encore faut-il parvenir à financer ces entreprises au bon moment. Or, leurs besoins sont parfois très concrets et relativement modestes : acquérir une machine, agrandir un espace de stockage, refaire un bâtiment, ou financer du besoin en fonds de roulement. "Ces entreprises ne bénéficient pas toujours de subventions, parce qu’il ne s’agit ni d’une nouvelle activité, ni d’une start-up, ni d’un projet innovant", a détaillé Cédric Verpeaux.
Même un chef d’entreprise qui souhaite relocaliser ou être plus européen ne pourra pas le faire sans une vraie volonté politique pour impulser et accompagner ce mouvement.
Cette difficulté renvoie à un enjeu plus large : le continuum de financement. "Bien souvent, les petites entreprises sont non cotées, et c’est normalement là qu’intervient le private equity", a rappelé Caroline Gauthier. "Puis, si la société grossit, le financement peut passer du non coté au coté. C’est là que les marchés boursiers jouent leur rôle d’apport de capitaux, et que nous pouvons intervenir en tant que gestionnaires d’actifs." L’objectif : éviter les ruptures entre les différents stades de développement, afin que les entreprises industrielles puissent franchir les étapes successives de leur croissance.
Une politique industrielle pour réduire les dépendances
Pour Benjamin Rousseau, Gérant small & mid caps Europe chez Edmond de Rothschild Asset Management, cet univers constitue aussi un terrain d’analyse privilégié. "Nous avons un écosystème très vaste, idéal pour faire du stock-picking", a-t-il expliqué. "Sur un secteur ou une thématique, notre métier consiste à sélectionner les sociétés qui nous semblent les plus pertinentes." Cette sélection doit toutefois tenir compte de l’environnement dans lequel évoluent les entreprises : solidité de la chaîne d’approvisionnement, qualité du management, exposition aux risques et capacité à profiter d’un mouvement de réindustrialisation.
Les investisseurs ne peuvent toutefois pas agir seuls. "Il est illusoire de penser que ce seront les investisseurs qui réussiront la relocalisation", a averti Eric de Tessières, Group Chief Sustainability Officer du groupe Edmond de Rothschild. "Même un chef d’entreprise qui souhaite relocaliser ou être plus européen ne pourra pas le faire sans une vraie volonté politique pour impulser et accompagner ce mouvement." Le capital privé apparaît donc nécessaire, mais insuffisant sans un cadre public stable et une stratégie industrielle de long terme.
L’immobilier industriel, un levier stratégique
Cette vision de long terme est d’autant plus importante que la réindustrialisation ne repose pas uniquement sur des usines. Alexis Mignonac, Deputy Chief Executive Officer d’Edmond de Rothschild REIM France, a rappelé le rôle central de l’immobilier industriel. "Quelle que soit l’activité de production, y compris les data centers, tout passe à un moment donné par un bien immobilier", a-t-il souligné. "Une entreprise ne peut pas mobiliser autant de fonds propres pour développer son immobilier : elle a besoin d’acteurs économiques capables de porter ces actifs."
L’immobilier est aussi une question de temporalité. Un projet industriel ne peut pas toujours attendre que le besoin soit officiellement formulé. "Les entreprises ont besoin d’acteurs qui lancent parfois les projets très en amont de la demande", a poursuivi Alexis Mignonac. Les grands groupes planifient souvent plusieurs années à l’avance, tandis que les PME expriment parfois leurs besoins quelques mois seulement avant leur installation ou leur extension. Pour les investisseurs immobiliers, ces deux profils peuvent être complémentaires, car ils n’obéissent pas aux mêmes cycles.
Logistique, foncier et compétences : les autres prérequis du retour industriel
La logistique constitue un autre maillon décisif. Réindustrialiser suppose d’avoir accès aux bassins de consommation, aux ports, aux réseaux ferroviaires, fluviaux et autoroutiers. "Nous avons en France un schéma logistique mature par rapport à d’autres pays européens", a observé Alexis Mignonac. "C’est un élément accélérateur du développement industriel des acteurs avec lesquels nous travaillons." Ces infrastructures peuvent favoriser l’implantation d’industries, la création d’emplois et l’ancrage de la production dans les territoires.
Mais la réindustrialisation nécessite aussi du foncier et des compétences. "Ce dont nous avons besoin pour que l’industrie se redéveloppe, ce sont deux éléments : le foncier et la formation", a insisté Cédric Verpeaux. Les nouveaux sites doivent être disponibles, aménagés, parfois dépollués, tandis que les métiers évoluent. "L’image d’Épinal de l’usine remplie d’ouvriers n’est plus d’actualité", a-t-il ajouté. "Il y a souvent peu de monde, mais des compétences plus qualifiées." Benjamin Rousseau l’a également rappelé : "Il y a les usines et les infrastructures, mais aussi les ressources humaines. La chaîne de valeur, ce sont aussi des femmes et des hommes qui font en sorte que tout fonctionne."
En France, on a souvent raisonné en termes de filières : sauver l’aéronautique, sauver l’automobile. C’est une façon de voir le sujet, mais nous regardons plutôt les chaînes de valeur.
Quand la durabilité devient un facteur de robustesse
Au fil des échanges, la durabilité est apparue moins comme une contrainte extérieure que comme un élément de robustesse. Les crises récentes ont montré les limites d’une organisation trop optimisée, fondée uniquement sur la recherche du coût le plus bas. Pour Eric de Tessières, les entreprises peuvent désormais avoir intérêt à accepter une organisation "un peu moins optimisée", mais plus résiliente. "Relocaliser une partie de sa production peut coûter plus cher, mais être moins risqué et plus efficace in fine", a-t-il souligné, en citant les risques géopolitiques, physiques ou logistiques.
Alexis Mignonac observe la même tension du côté des chefs d’entreprise. "Ils veulent se réimplanter, mais cela a un coût pour eux", a-t-il expliqué. La réindustrialisation ne peut donc pas reposer uniquement sur une volonté de retour au territoire. Elle doit aussi s’appuyer sur une équation économique crédible, des infrastructures disponibles et une demande suffisamment lisible. Dans certains cas, les tensions sur le transport international ou les ruptures d’approvisionnement ont déjà modifié les arbitrages, en rendant plus attractif un retour partiel de la production en Europe.
Identifier les dépendances critiques dans les chaînes de valeur
Cette réflexion conduit à dépasser la logique traditionnelle des filières. Pour Cédric Verpeaux, l’enjeu consiste davantage à identifier les maillons critiques des chaînes de valeur. "En France, on a souvent raisonné en termes de filières : sauver l’aéronautique, sauver l’automobile. C’est une façon de voir le sujet, mais nous regardons plutôt les chaînes de valeur." L’exemple des batteries illustre cette approche : savoir construire un véhicule ne suffit pas si l’on ne maîtrise ni la batterie, ni certains composants, ni les matériaux nécessaires à sa production.
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Les métaux critiques concentrent à cet égard une partie des vulnérabilités. "Les métaux sont un vrai sujet. Nous regardons surtout les terres rares et certains métaux critiques", a précisé Cédric Verpeaux. L’extraction revient progressivement dans le débat industriel français et européen, mais elle reste complexe, longue et sensible. Selon lui, le raffinage constitue aujourd’hui un goulot d’étranglement majeur : "Vous avez beau disposer des métaux, si vous devez les renvoyer en Chine pour les raffiner, votre dépendance demeure." À cela s’ajoutent le recyclage et la constitution de stocks stratégiques, des sujets qui exigent du temps, des moyens et des montages parfois atypiques.
Décarboner les procédés industriels
Réindustrialiser durablement suppose enfin de ne pas opposer industrie et transition. "Il ne faut pas forcément opposer société industrielle et durabilité", a rappelé Benjamin Rousseau. Caroline Gauthier a cité l’exemple d’une entreprise italienne spécialisée dans les fours électriques pour l’acier : "Le verdissement de l’acier passe aussi par l’adoption de ces fours électriques." Autrement dit, la durabilité peut venir de la transformation des procédés et équipements des industries existantes, plutôt que de la seule émergence de nouveaux secteurs.
Eric de Tessières a, lui, rappelé que la relocalisation pouvait contribuer à mieux prendre en compte les impacts environnementaux réels. "Produire en Europe est souvent plus vertueux que produire en Chine, en Inde ou au Pakistan", a-t-il estimé. "Par facilité, nous avons délocalisé nos émissions et notre pollution, avec l’impression d’avoir avancé dans la décarbonation, alors que nous avions surtout déplacé le problème." La réindustrialisation durable implique donc aussi de regarder où et comment les biens sont produits.
Construire les capacités productives de demain
Les discussions ont finalement fait émerger une idée centrale : la réindustrialisation ne doit pas être pensée comme un simple retour en arrière. "Elle ne dépend pas seulement de la relocalisation", a résumé Eric de Tessières. "La vraie question est de savoir comment construire les biens de demain, plutôt que de récupérer les biens d’aujourd’hui que nous avons envoyés ailleurs."
"La réindustrialisation passera surtout par la croissance des entreprises", a abondé Alexis Mignonac. Autrement dit, il ne s’agit pas seulement de rapatrier des productions, mais de créer les conditions d’un développement industriel européen plus robuste, plus durable et mieux ancré dans les territoires.