Qu’est-ce que la souveraineté ? C’est autour de cette question que s’est articulé le premier atelier du groupe de travail "Souveraineté et durabilité : le nouveau couple européen", co-fondé par Edmond de Rothschild Asset Management, dans le cadre de la saison 2 du Think Tank "2030, Investir Demain". Une discussion qui a permis de confronter approches académiques et réalités économiques pour éclairer un concept redevenu central dans le débat public européen.
Les participants ont d’abord rappelé que la souveraineté n’avait rien d’un principe figé. "La souveraineté, dans son acception contemporaine, s’est véritablement affirmée au XXᵉ siècle, au moment où elle devient le pilier des relations internationales", a expliqué Sylvain Kahn, professeur agrégé d’histoire à Sciences Po Paris et spécialiste de l’histoire récente de l’Europe. Ses fondements sont toutefois plus anciens : ils remontent aux recompositions politiques qui suivent les guerres de religion, lorsque s’élaborent les premières théories de l’État moderne.
La souveraineté : une notion historique à géométrie variable
Trois piliers structurent cette souveraineté moderne : un territoire délimité par des frontières, une population qui vit sur ce territoire, et une puissance publique qui administre le tout.
On n’est pleinement souverain que lorsque l’exercice du pouvoir ne dépend d’aucune autre instance", a-t-il ajouté. "Or, aujourd’hui, certains auteurs cherchent à démontrer que la souveraineté des États aurait été, au moins en partie, captée par des acteurs privés : les marchés financiers.
Mais l’histoire européenne a fait émerger des traditions contrastées. Là où la France s’inscrit dans une conception centralisée, héritée du jurisconsulte et économiste français Jean Bodin, d’autres pays tels que l’Allemagne, la Suisse, l’Autriche ou la Belgique ont développé des modèles fédéraux, issus notamment des travaux du théoricien calviniste Johannes Althusius. "Cette conception fédérale est fondée sur une répartition de la souveraineté à différentes échelles de la puissance publique", a précisé Sylvain Kahn. "Les compétences régaliennes sont exercées par l'État fédéral, mais les États fédérés peuvent exercer, eux aussi, un certain nombre de compétences".
Depuis une quarantaine d'années, les travaux en sciences sociales se sont intéressés à la réalité de l’exercice de la souveraineté, et ont montré qu’elle pouvait être pleine, partielle, ou simplement nominale. "Bien souvent, la souveraineté n’est que faciale, même lorsque l’Etat siège dans les institutions internationales", a commenté Sylvain Kahn.
"On n’est pleinement souverain que lorsque l’exercice du pouvoir ne dépend d’aucune autre instance", a-t-il ajouté. "Or, aujourd’hui, certains auteurs cherchent à démontrer que la souveraineté des États aurait été, au moins en partie, captée par des acteurs privés : les marchés financiers".
L’Europe, un espace de souveraineté mutualisée
Aujourd'hui, la notion de souveraineté tend à se redéfinir. Dans le discours public, porté par Emmanuel Macron, elle est depuis quelques années synonyme d’autonomie et d’indépendance, notamment économiques, industrielles ou stratégiques. Le contexte géopolitique joue un rôle clé : "Le terme est devenu beaucoup plus acceptable depuis l’agression de l’Ukraine par la Russie, la guerre a considérablement modifié les représentations collectives en Europe", a souligné Sylvain Kahn. La souveraineté ne se pense plus seulement comme un principe juridique, mais comme une capacité effective, étroitement liée à la puissance économique.
Cette approche rejoint la définition académique classique, qui distingue une dimension interne – l’exercice d’un pouvoir qui ne dépend d’aucune autre instance – et une dimension externe, fondée sur la reconnaissance par les autres États. "La souveraineté est une notion mouvante, c’est une construction politique évolutive", a insisté Sylvain Kahn. Pour lui, la construction européenne ne constitue pas une perte, mais un renforcement. "Il s’agit d’une mutualisation de souveraineté et non d’une délégation", a-t-il précisé, rappelant que "l’Union européenne, c’est nous".
Reste une question centrale : comment la souveraineté européenne peut-elle dialoguer avec les enjeux de durabilité ? Sur le plan universitaire, le constat est clair : selon Sylvain Kahn, il n’existe pas de lien académique structuré entre souveraineté et durabilité. Le concept de durabilité relève d’un autre champ, issu des sciences de l’environnement et formalisé à partir des années 1990. Une notion "plastique", mobilisée par des acteurs multiples, ce qui complique son articulation théorique avec la souveraineté.
Finance, souveraineté et durabilité : "des zones de rencontre"
Du côté des gestionnaires d’actifs, la souveraineté est d’abord abordée comme une question opérationnelle. Et certains travaux institutionnels européens ont joué un rôle structurant, comme le rapport Draghi commandé par la Commission européenne. "On a fait le choix de s’appuyer sur ce rapport qui traite de la compétitivité européenne, avec des thématiques structurantes telles que la transition, l’innovation ou la sécurité et, bien sûr, les enjeux de financement qui en découlent", a expliqué Jean-Philippe Desmartin, Directeur de l’Investissement Responsable chez Edmond de Rothschild Asset Management.
"Dans nos fonds, il y a des zones de rencontre entre souveraineté et durabilité, même quand ces fonds ne sont pas ESG", a-t-il poursuivi. "Par exemple, quand on parle d’innovation, on peut penser à la green tech et au stockage de l’énergie, et quand on parle de sécurité on peut penser à la sécurité énergétique qui rejoint les enjeux de transition".
Un avis partagé par Anthony Penel, Gérant Actions Europe chez Edmond de Rothschild Asset Management, qui a insisté sur la manière dont ces enjeux se traduisent concrètement dans leurs choix d’investissement. La souveraineté apparaît alors moins comme un principe abstrait que comme une capacité économique mesurable, liée à la maîtrise de secteurs clés, à la solidité des chaînes de valeur et à la mobilisation de l’épargne. Dans ce contexte, durabilité et souveraineté ne doivent pas être pensées comme des notions opposées, mais comme deux réponses à des contraintes communes : dépendances extérieures, tensions géopolitiques, ou raréfaction des ressources.
Finalement, une certitude s’impose : la souveraineté est un concept fluide en pleine recomposition, profondément marqué par les crises contemporaines. Si aucun cadre théorique ne relie encore formellement souveraineté et durabilité, les échanges ont mis en lumière des convergences de fait, nées des contraintes économiques, géopolitiques et environnementales. Une base de réflexion solide pour interroger les conditions concrètes d’une souveraineté européenne capable de répondre aux enjeux de durabilité.