Dans le cadre du think tank "2030, Investir demain", Sycomore AM pilote le groupe de travail consacré à la santé mentale : "La santé mentale : l’affaire des entreprises comme des investisseurs". Quels constats vous ont incités à initier la création de ce groupe de travail ?
La question de la santé mentale a pris une place de plus en plus grande dans la société française, en particulier dans le sillage de la crise du Covid. Elle a été désignée "Grande cause nationale" en 2025, reconduite en 2026. Au sein des entreprises, il s’agit désormais de la première cause d’arrêt de travail prolongé et un quart des salariés français indiquent être en mauvaise santé mentale. Ce phénomène a des répercussions sur les performances sociales et économiques des entreprises. Menée chaque année au Royaume-Uni, une étude de Deloitte sur le lien entre la santé mentale et les employeurs fait aussi ces constats : les difficultés des salariés liées à leur santé mentale provoquent une baisse de motivation, un "présentéisme", voire des "burn out" et accroissent le "turn over". La santé mentale peut être un risque pour les entreprises, mais aussi une opportunité si elle est correctement prise en compte : pour chaque livre investie dans le soutien de la santé mentale et du bien-être des collaborateurs, les employeurs obtiennent en moyenne un retour d’environ 4,70 £ sous forme de gains de productivité selon leur étude de 2024.
Comment abordez-vous déjà ce thème chez Sycomore AM ?
Chez Sycomore AM, en tant que société à mission, nous sommes très impliqués sur les sujets sociaux, avec une approche cherchant à couvrir toutes les parties prenantes, les collaborateurs, les consommateurs et les communautés locales. Concernant précisément les collaborateurs, nous avons développé, depuis dix ans, une métrique dédiée à la bonne gestion du capital humain, Happy@Work. Nous considérons qu’il s’agit d’un facteur clé de performance durable des entreprises.
Via notre méthodologie d’analyse, nous prenons en compte différents aspects de la vie des collaborateurs : équilibre de vie professionnelle et personnelle, avantages sociaux, autonomie dans les missions, évolution de carrière, niveau d’engagement ou encore inclusion. Tous ces sujets peuvent avoir un lien avec la santé mentale, mais nous souhaitons améliorer notre approche afin de questionner les pratiques des entreprises de manière plus systématique et pertinente.
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Observez-vous une prise en compte par les entreprises de cet enjeu de la santé mentale de leurs collaborateurs ?
Nous n’observons aujourd’hui qu’une faible prise en compte de cet enjeu par les entreprises avec quelques exceptions telles qu’Orange et St Gobain, membres de notre groupe de travail. La santé mentale est souvent prise en compte d’une manière indirecte, à travers d’autres enjeux telle que l’équilibre de vie, l’inclusion ou d’autres concepts larges et parfois peu précis tel que le "bien-être au travail". C’est une première étape mais ce sujet doit aussi être formalisé et considéré comme une priorité à part entière.
Les entreprises qui se distinguent sont celles qui associent une approche globale à une approche individualisée. Nous avons également identifié lors de l’atelier que les entreprises appartenant à des secteurs plus exposés aux problématiques de santé-sécurité (ex : sociétés industrielles) peuvent avoir une maturité plus forte sur le sujet. En effet, elles peuvent capitaliser sur leur cadre existant, en particulier concernant la prévention des accidents physiques, pour intégrer la santé mentale plus facilement dans leurs stratégies. D’autres encore sont allées plus loin et ont des politiques structurées, des ressources dédiées, un baromètre, des démarches de prévention, afin de ne pas se limiter à la réaction, à la réparation.
L’entreprise exerce une influence sur la santé mentale de ses collaborateurs et a un rôle important à jouer en reconnaissant qu’au-delà de problématiques individuelles, des causes collectives sont en jeu. Elle doit également savoir analyser leur organisation du travail et la faire évoluer, s’il s’avère qu’elle peut être la cause de problèmes de santé mentale dans leurs équipes. Pour cela, elle doit être capable d’adapter l’organisation en créant un climat de confiance et de liberté d’expression, en mettant en place une démarche de prévention…
Afin de préserver la santé mentale des collaborateurs, il est très important de veiller à la cohérence entre le discours, les messages et la réalité vécue par les salariés, les moyens alloués pour agir sur les causes organisationnelles.
Comment les entreprises peuvent-elles parvenir à identifier des situations à risque, des signaux faibles ?
Les participants au groupe de travail recommandent que les entreprises soient en mesure de reconnaître les signaux faibles tant individuels que collectifs. Parmi les signaux individuels : l’évolution du comportement de leurs collaborateurs, une baisse des interactions, une moindre assiduité, des erreurs inhabituelles, l’expression de sentiments négatifs. Parmi les signaux collectifs : l’évolution du turn over, de l’absentéisme, des arrêts maladie.
Dans cette démarche d’identification, il ressort que les managers jouent un rôle essentiel. Ces derniers en maintenant une bonne proximité avec les membres de leurs équipes et un contact régulier, sans pourtant tomber dans le micro-management, peuvent faciliter le dialogue et ainsi repérer les signaux faibles, avant que des troubles sévères ou des cas de "burn out" apparaissent. L’approche managériale doit être adaptée à l’organisation du travail, notamment lorsqu’il se fait à distance.
Au niveau global, des enquêtes internes peuvent être réalisées afin d’identifier ces évolutions et il est essentiel qu’elles soient suivies d’actions concrètes.
Qu’attendez-vous des travaux de ce groupe de travail dédié à la santé mentale en entreprise ?
Dans un premier temps, nous nous concentrerons sur la santé mentale des collaborateurs grâce aux témoignages d’experts et d’entreprises qui se sont d’ores et déjà emparées du sujet. Les échanges en résultants nous permettront ainsi d’améliorer nos dialogues avec les entreprises en portefeuille, de mettre à jour notre métrique Happy@Work et de diffuser les conclusions au sein de la sphère financière via la publication de recommandations et d’indicateurs clés.
Dans un second temps, nous nous focaliserons sur l’impact des produits et services sur la santé mentale des consommateurs, question généralement peu soulevée. Cette partie nous permettra d'alimenter notre initiative Tech & Mental Health qui regroupe plusieurs investisseurs pour un meilleur usage des nouvelles technologies.
Nous réunissons un écosystème unique sur ce thème de réflexion, des médecins, des juristes, des représentants d’entreprises, des investisseurs. Nous souhaitons mettre en lumière la santé mentale au sein du monde financier et contribuer à faire évoluer les pratiques d’analyse et d’engagement. Une meilleure compréhension de ce qui peut être attendu des entreprises est essentielle pour les inciter à s'améliorer et mettre en place des actions concrètes.
Ce contenu reflète une réflexion menée dans le cadre d’un think tank et ne constitue ni une recommandation d’investissement ni un engagement ferme.
En partenariat avec Sycomore AM