Après une première session dédiée à la définition du concept de souveraineté, les échanges du deuxième atelier du groupe de travail "Souveraineté et durabilité : le nouveau couple européen", co-piloté par Edmond de Rothschild Asset Management, se sont articulés autour d’une question concrète : comment renforcer l’autonomie énergétique de l’Europe, sans compromettre ses objectifs climatiques ?
Une notion plurielle, entre souveraineté et autonomie stratégique
D’emblée, les participants ont rappelé que la souveraineté énergétique ne faisait pas consensus. "C’est une définition qui varie en fonction des interlocuteurs et des pays", a souligné Thibaud Voïta, spécialiste des énergies et des politiques climatiques, conseiller pour l'Institut Jacques Delors et co-directeur du Master of International Energy Transitions à l’EM Lyon. Reprenant la définition du Réseau Action Climat, il a précisé que cette notion correspondait à "la capacité à mettre en œuvre des choix énergétiques permettant l’accès à l’énergie pour tous et répondant aux objectifs de politique énergétique, à l’échelle adéquate".
Au-delà de cette approche, les échanges ont mis en lumière un concept multidimensionnel, articulé autour de plusieurs piliers : capacité de décision politique, sécurité d’approvisionnement, maîtrise industrielle et technologique.
Mais à l’échelle européenne, le terme lui-même interroge. "Si le terme de souveraineté s’exporte assez mal, à l’inverse la thématique d’autonomie stratégique est beaucoup plus compréhensible", a estimé Annabelle Livet, chargée de recherche sur les questions de sécurité énergétique à la Fondation pour la recherche stratégique. Une nuance sémantique qui traduit des différences profondes de culture politique et énergétique entre États membres de l’Union européenne.
Dans les pays fédéraux, la gestion de l’énergie s’opère à plusieurs niveaux (fédéral et régional) et se construit d’abord par le niveau communal. L’énergie représente presque davantage un service privé que public.
Une souveraineté à l’épreuve des dépendances
La guerre en Ukraine et les tensions sur les marchés de l’énergie ont brutalement rappelé la vulnérabilité européenne. La dépendance aux importations d’hydrocarbures reste un point de fragilité majeur, renforçant l’idée que la souveraineté énergétique constitue une condition de la souveraineté économique et politique.
Pour autant, cette dépendance dépasse largement les seules énergies fossiles. "La dépendance n’est pas seulement sur les renouvelables, elle est partout", a insisté Thibaud Voïta. Matériaux critiques, technologies, chaînes de valeur industrielles : la transition énergétique elle-même s’inscrit dans un système d’interdépendances globales.
Dans ce contexte, pour Anabelle Livet, "la cartographie de la dépendance n’est plus un sujet, le sujet c’est plutôt ce qu’on en fait".
Les énergies bas carbone au cœur de l’équation
Face à ces défis, les énergies bas carbone apparaissent comme un levier central pour concilier souveraineté et transition climatique. Elles remplissent trois fonctions essentielles : réduire la dépendance aux importations fossiles, contribuer à la décarbonation et stabiliser le système électrique.
Le nucléaire, l’hydraulique ou la biomasse, en tant qu’énergies pilotables, jouent un rôle clé dans l’équilibre du réseau, en complément des renouvelables intermittentes. À court terme, les priorités identifiées sont claires : sécuriser l’approvisionnement et accélérer les investissements dans les renouvelables, tout en maintenant les capacités existantes.
Surtout, "l’investissement dans les équipements renouvelables permet une projection de plus long terme", a souligné Thibaud Voïta.
Mais si des outils politiques existent pour accélérer la transition, leur mise en œuvre se heurte encore à des contraintes très concrètes. "Il y a déjà un ensemble d’instruments à l’échelle européenne pour soutenir le développement des énergies renouvelables et bas carbone", a rappelé Annabelle Livet. "Mais le principal point de blocage aujourd’hui concerne les manques au niveau des réseaux énergétiques, en raison de leur vieillissement et des difficultés de raccordement, notamment en Europe de l’Est."
À cet égard, la chercheuse a souligné que certains incidents récents, comme le black-out d’avril 2025 en Espagne, relevaient avant tout de "problèmes de pilotage du réseau, et non des énergies renouvelables en tant que telles".
Des trajectoires nationales qui fragmentent l’Europe
De plus, l’Europe ne peut compter sur une stratégie uniforme. Les trajectoires énergétiques restent profondément marquées par les histoires nationales.
"En Allemagne, le terme de souveraineté ne prend pas", a expliqué Anabelle Livet. "Dans les pays fédéraux, la gestion de l’énergie s’opère à plusieurs niveaux (fédéral et régional) et se construit d’abord par le niveau communal. L’énergie représente presque davantage un service privé que public."
Autre point de friction : le nucléaire. Entre une France historiquement structurée autour du cette énergie et une Allemagne engagée dans la sortie de l’atome, les divergences persistent. Elles traduisent des choix politiques, économiques et culturels, qui rendent difficile l’émergence d’un modèle unique de souveraineté énergétique à l’échelle européenne.
Produire, stocker, piloter : les leviers d’action
Au-delà des débats conceptuels, les échanges ont permis d’identifier plusieurs leviers concrets. Le premier concerne la production locale, avec le développement des renouvelables, du nucléaire pour les pays qui le souhaitent, et des capacités hydrauliques.
Notre dépendance à la Chine aggrave les problèmes, il faudrait pouvoir diversifier nos partenaires.
Le second levier tient au stockage et à la flexibilité, devenus indispensables pour gérer l’intermittence des énergies renouvelables et stabiliser les réseaux.
Enfin, la maîtrise technologique et industrielle apparaît comme une condition sine qua non de la souveraineté. "La capacité à développer soi-même les technologies permettant de produire de l’énergie" constitue ainsi un critère déterminant, selon Jean-Christophe Guimard, Managing Partner et Chief Executive Officer de Pearl Infrastructure Capital, notamment dans un monde où la Chine exerce un quasi-monopole.
Un constat partagé par Thibaud Voïta : "notre dépendance à la Chine aggrave les problèmes, il faudrait pouvoir diversifier nos partenaires".
Des cas concrets au service de la souveraineté
Pour illustrer les dynamiques déjà à l’œuvre, Jean-Christophe Guimard a présenté plusieurs exemples concrets. Ainsi, une centrale de cogénération biomasse dans les Vosges repose sur un combustible 100 % local, issu du recyclage du bois, et sur des acteurs industriels européens à chaque étape de la chaîne de valeur.
Autre illustration : une plateforme digitale française permettant de piloter en temps réel des milliers d’actifs énergétiques. Une infrastructure qui contribue à restaurer la maîtrise du système électrique européen et à réduire la dépendance aux imports de gaz et aux capacités thermiques de pointe, tout en facilitant l’intégration des renouvelables dans les réseaux.
Ces exemples montrent que la souveraineté énergétique ne se décrète pas : elle se construit, projet par projet, au croisement des enjeux industriels, technologiques et territoriaux.
Les investisseurs, acteurs clés de la transition
Dans ce paysage en mutation, les investisseurs occupent une place centrale. Par leurs choix d’allocation, ils contribuent à orienter les infrastructures énergétiques et, de facto, à structurer le système.
"C’est à nous de dérisquer, transférer des risques, les encadrer", a souligné Jean-Francis Dusch, CEO d’Edmond de Rothschild AM UK, rappelant le rôle des acteurs financiers dans la construction d’infrastructures résilientes.
Jean-Christophe Guimard a également insisté sur la nécessité d’arbitrages rationnels, "fondés sur des analyses industrielles et territoriales, plus que sur des logiques spéculatives".
Un constat partagé par Jean-Francis Dusch. "On prend en compte les évolutions politiques, les technologies, ainsi que les thématiques de sécurité et d’indépendance, notamment sur le volet dette", a-t-il détaillé. "On ne parie pas l’argent de nos investisseurs, nous faisons des choix avisés."
Une souveraineté à construire dans l’interdépendance
Au terme des échanges, une idée s’est imposée : la souveraineté énergétique européenne ne pourra être ni totale ni uniforme. Elle devra composer avec des interdépendances persistantes, des contraintes économiques et des trajectoires nationales divergentes.
Un défi de taille, à la hauteur des enjeux climatiques et géopolitiques auxquels l’Europe est désormais confrontée.