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Environnement

Lucie Pinson : "Si les banques étaient volontaires, elles pourraient clairement accélérer la transition"

Lucie Pinson, fondatrice et présidente de Reclaim Finance.
©DR/STEPHANE COJOT-GOLDBERG/Goldman Environmental Prize

Récompensée du prix Goldman pour l'environnement en novembre 2020 pour son action contre les investissements dans le charbon, la militante Lucie Pinson estime que la finance a encore beaucoup à faire pour devenir plus propre.

Les acteurs financiers majeurs que sont les grandes banques, les assurances et autres sociétés de gestion, sont de plus en plus critiqués pour leur contribution à des activités polluantes. Alors, quel rôle pour la finance dans la résolution de la crise climatique ? Entretien avec Lucie Pinson, fondatrice et directrice de l'ONG Reclaim Finance qui milite pour une finance propre, au service d'un monde plus durable.

Quels sont les objectifs et le fonctionnement de Reclaim Finance ?

Notre objectif premier, notre Graal, c’est de mettre la finance au service de sociétés soutenables. Maintenant, dans un contexte d’urgence climatique, notre objectif serait plutôt de convaincre les financiers d’arrêter d’aggraver la situation en matière climatique et la disparition de la biodiversité. En adoptant des politiques d’exclusion de certaines activités, et en conditionnant leur soutien aux entreprises à une transformation des pratiques.

Nous menons beaucoup de recherches sur les acteurs financiers, banques, assureurs, investisseurs, également sur les décideurs politiques, puisque nous travaillons aussi sur la régulation, ainsi que sur le rôle des banques centrales. Pour chaque secteur, on essaye d’être le plus prescripteur possible. On ne dit pas aux acteurs financiers :"sortez du charbon" ou "sortez du pétrole", on peut le mettre éventuellement sur les réseaux sociaux, mais dans une discussion, on évite. Il faut comprendre les chaînes de valeur qui sont impliquées, pour proposer des mesures réalistes, pertinentes pour le modèle financier, mais aussi impactantes, pouvant modifier les pratiques et répondre à l’urgence.

On apporte ensuite notre expertise aux acteurs financiers, via du plaidoyer. Nous menons aussi des campagnes publiques, en publiant des rapports pour montrer la vérité des impacts de la finance. On va alors nommer des entreprises, des projets spécifiques, de manière à illustrer et à entrer en résonnance avec l’opinion, sur des thématiques comme la pollution de l’air, les conséquences humaines du réchauffement climatique.

Vous devez avoir de hautes exigences concernant votre propre financement. Comment avez-vous construit votre modèle économique ?

Nous sommes financés par des fondations privées, qui sont inscrites sur notre site internet dans la rubrique "qui sommes-nous". Il est écrit que nous sommes à la fois une ONG et un think tank, donc plutôt un organisme d’étude et de conseil, mais nous ne sommes pas payés pour ces services. Il nous est arrivé de refuser des partenariats avec des acteurs financiers, lorsque cela aurait donné lieu à des conflits d’intérêt. Quand on est chargé de consulter le référentiel RSE d’une entreprise par exemple, il faut qu’il soit stipulé que l’on n’a pas validé le produit final si ce n’est pas le cas, que l’on a juste donné notre avis. À côté de ça, nous n’acceptons pas de donations de grandes multinationales avec lesquelles nous sommes en désaccord.  

On peut déjà essayer de convaincre les personnes, même si cela ne convainc pas l’institution qui est derrière."

Est-ce que le but premier des acteurs financiers n’est pas avant tout de spéculer et de bien utiliser l’argent qui leur est confié ?

Ce sont des entreprises, donc leur but premier est de faire du profit. Nous allons essayer de les convaincre en utilisant certains arguments, y compris l’argument économique. À moyen terme, voire à court terme, les énergies fossiles ne sont pas une stratégie gagnante. Mais ces entreprises raisonnent la plupart du temps sur le très court terme. Les banques par exemple, aident au financement des entreprises en les aidant à émettre des actions et des obligations, mais elles ne sont pas obligées de les acheter et ne figurent pas à leur bilan. Il y a donc beaucoup d’opérations et de services qui ne présentent pas vraiment de risque pour une banque, et qui pourtant permettent aux entreprises de se développer, y compris aux entreprises engagées dans les énergies fossiles.

Sinon, on va plutôt utiliser les arguments humain, social et environnemental pour convaincre l’interlocuteur de la légitimité morale de nos demandes. On peut déjà essayer de convaincre les personnes, même si cela ne convainc pas l’institution qui est derrière.

Maintenant, le dernier argument pour s’assurer que les choses avancent et accélèrent, c’est encore la menace d’une communication publique, et donc d’une réaction de la part de l’opinion. La publication de rapports a un impact sur leur réputation, et in fine, sur leur profit, puisque celui-ci dépend de leur clientèle.

Remplacer le charbon par du gaz ou du pétrole, c’est remplacer un problème par un autre problème."

Peut-être faut-il distinguer la finance institutionnelle de celle de la vie de tous les jours. Est-ce qu’on peut dire que la plupart des banquiers et assureurs grand public utilisent notre argent dans les énergies fossiles ?

Ils l’utilisent tous pour financer les énergies fossiles. On peut leur reprocher d’avoir fermé les yeux pendant des années, et d’avoir financé l’aggravation du dérèglement climatique en finançant toujours plus les entreprises de secteurs polluants. Aujourd’hui le monde est carboné, mais maintenant que la prise de conscience environnementale est là, la question est : une fois que les acteurs savent et disent vouloir agir, agissent-ils vraiment ? Est-ce que les banques continuent à financer les énergies fossiles malgré leurs promesses, et est-ce que les entreprises s’engagent vraiment ou, au contraire, lancent de nouveaux projets polluants alors même que la science estime qu’il faut tout arrêter, etc.

Là, malheureusement toutes les banques sont responsables. Il y a du mieux, sur le charbon notamment, pour lequel les banques françaises ont fait de gros efforts. Le problème est que les banques continuent à financer l’augmentation de la production d’hydrocarbures. Remplacer le charbon par du gaz ou du pétrole, c’est remplacer un problème par un autre problème, surtout lorsque les alternatives sont importées de l’étranger. Même problème avec la biomasse par exemple, qui nécessite de couper des arbres.

Peut-on quand même citer un grand établissement qui s’est mis au service du climat comme vous le souhaitez ?

Non. On peut saluer les efforts de certains, comme Axa, qui a adopté assez tôt une politique de sortie du charbon et de nouveaux critères d’impact, mais qui, en même temps, demeure très en retard sur les hydrocarbures.

En tant que consommateurs, citoyens, qu’est-ce qu’on peut faire concrètement ?

On peut déjà interpeller l’acteur auprès duquel on se finance ou prend une assurance. On peut penser qu’à soi seul, une simple lettre ou un mail n’aura pas grand intérêt, mais lorsque ces initiatives se multiplient, elles finissent par être prises au sérieux. On peut avoir recours à des établissements plus verts comme les néobanques, notamment en ce qui concerne son compte courant. Au niveau de l’épargne, on peut confier son argent à La Nef. Il y a de plus en plus d’options d’investissement direct dans des projets. Il est possible de se tourner vers Énergie Partagée, Lita ou encore Terre de Liens… On peut citer ces solutions, en plus de celles qui consistent à maintenir la pression sur les acteurs structurels.

Finalement, la finance durable, ça existe ?

Dans chaque transaction, peut-être. On peut dire que certains modèles financiers sont orientés vers le développement de sociétés soutenables.

Le critère ESG en lui-même ne veut pas dire grand-chose."

Il y a quand même des initiatives, des labels, le développement des critères ESG (environnemental, social, gouvernance). Est-ce que tout ça va dans le bon sens ou ce n’est que du greenwashing ?

Pour moi, l’ESG, la manière dont les acteurs communiquent dessus, c’est du greenwashing. Le critère ESG en lui-même ne veut pas dire grand-chose. Cela signifie juste que l’on s’est posé une question sur un critère avant d’investir dans une entreprise, et cela ne concerne qu’une petite partie de la finance. Vous allez trouver des fonds ESG dans lesquels sont présents toutes les entreprises majeures du pétrole et du gaz, sous prétexte qu’elles développent aussi des programmes d’énergies renouvelables. La durabilité des flux financiers devrait imposer, pour tous les secteurs de la finance, que soient pris en compte des critères extra-financiers, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui.

Est-ce qu’on peut dire que les banques pourraient sauver le climat ?

Ah oui, clairement, j’en suis convaincue ! Si les banques étaient volontaires, elles pourraient clairement accélérer la transition.

Une interview réalisée en partenariat avec France Inter. Écoutez la chronique Social Lab dans le player ci-dessous.

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