Abonnez-vous

à toute l'info durable !

En vous abonnant, vous acceptez notre politique de confidentialité.

Environnement

"On pisse tous du glyphosate" : six infos pour tout comprendre sur l'herbicide qui déchaîne les passions

Un fermier français asperge son champs de Roundup, un désherbant à base de glyphosate commercialisé par Monsanto.
©JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP

"On pisse tous du glyphosate" : telle est la conclusion de la "Campagne Glyphosate" lancée en France, proposant des dépistages urinaires pour déterminer la quantité de glyphosate présente dans le corps des personnes testées. Au tribunal de San Francisco lors du procès de Monsanto, dans les rues lors des mobilisations climat, sur le plateau de France TV dans L'Émission Politique, sur les bancs de l'Assemblée Nationale et du Parlement Européen... Ces jours-ci, le mot "glyphosate" est sur toutes les lèvres.    

Le sujet est au cœur de nombreux débats, en France et dans le monde. L’occasion pour nous de revenir, point par point, sur les informations à connaître pour comprendre les enjeux de l'autorisation ou de l’interdiction du glyphosate. 

Qu’est-ce que le glyphosate ?

Le glyphosate est le principe actif du Roundup, le désherbant le plus vendu au monde, commercialisé par la marque Monsanto depuis 1974. C’est, plus précisément, une molécule aux propriétés herbicides, inefficace à l’état pur, mais qui devient active lorsqu’elle est mélangée à d’autres composants comme du solvant. Le brevet déposé par Monsanto est tombé dans le domaine public en 2000 et désormais, le glyphosate est utilisé dans la majorité des désherbants. Le produit pénètre tout d’abord par les feuilles puis se diffuse jusqu’aux racines via la sève. Il permet d’éliminer toutes les plantes sans distinction, excepté celles ayant été génétiquement modifiées pour lui résister. 

Pourquoi est-il sujet à tant de polémiques ? 

Le Roundup est présenté par nombre d'agriculteurs comme la solution la plus efficace pour mener une agriculture intensive. Il peut se trouver à faible coût - deux euros le litre - et est simple à utiliser. Une fois utilisé dans la préparation des sols avant les semis, il n'y a plus besoin de labourer son champ. Il implique donc une certaine rentabilité, tant en termes financiers qu’en temps de travail.

En 2017, Ouest France rappelle que Monsanto écoule 720 000 tonnes de glyphosate par an, qui entrent dans la composition de 750 produits différents, fabriqués par 90 firmes agrochimiques différentes. 

En France, le glyphosate fait partie, avec le soufre, des deux substances phytosanitaires les plus vendues. L'ANSES, agence nationale de sécurité sanitaire (propos rapportés par Ouest France)

En France, près de 9 000  tonnes de glyphosate sont utilisées chaque année : 7000 par des agriculteurs et 2000 par des particuliers. De nombreuses personnes, notamment les membres de la  FNSEA - Fédération Nationale des Syndicats d'Exploitants Agricoles - redoutent son interdiction et s'opposent fermement à une prise de position unilatérale de l'État français face à celle de l'Union européenne. 

Cette interdiction pourrait en effet mener à une hausse des coûts de production et l'émergence d'une concurrence déloyale si des produits agricoles de pays où cet herbicide reste autorisé sont importés en France. 

Cependant, le glyphosate a de nombreux détracteurs, qui réclament son interdiction et proposent des alternatives écologiques. Le principal reproche adressé à cet herbicide - et à la firme Bayer-Monsanto qui le commercialise massivement - porte sur son caractère supposé nocif sur la santé humaine. En effet, cet herbicide n’agit pas uniquement sur les plantes : des études ont démontré qu’il avait un effet neurotoxique sur les abeilles, qu’il agissait sur le développement des embryons des grenouilles et, plus récemment, sur celui des moustiques. Un neurobiologiste interrogé par France 3 explique que si "sur les petits animaux, les effets se voient en quelques jours, sur les grands animaux comme nous, ça se verra à plus long terme". "Il nous faudra faire des études cliniques et d'observation sur le terrain chez les humains, pour voir quelles sont les conséquences sur notre santé", ajoute ce dernier. 

Il est à noter qu’à l’heure actuelle, aucune étude scientifique ne permet de confirmer le lien entre glyphosate et cancer. En 2015, le CIRC – le Centre International de Recherche sur le Cancer, un organe de l’OMS, l'Organisation Mondiale de la Santé – classe le glyphosate comme "cancérogène probable". De son côté, le 12 février 2016, l’Anses déclare ne pas disposer de suffisamment de preuves pour classer le glyphosate comme substance potentiellement cancérogène pour l’homme. 

Le groupe Bayer-Monsanto enlisé dans plusieurs affaires judiciaires

C'est cette absence d'information qui, jusqu'ici, préservait la firme Bayer-Monsanto face à ses nombreux détracteurs. Mais la firme vient de connaître un important revers judiciaire lors du procès Hardeman. Elle a été condamnée le 27 mars devant le tribunal fédéral de San Francisco - Californie - à verser près de 80 millions de dollars à Edwin Hardeman, un malade atteint de cancer. 

Plus tôt, en août 2018, la firme avait déjà connu un échec judiciaire : le jury populaire du tribunal San Fransisco avait condamné la firme à verser 289 millions de dollars à Dewayne Johnson, un jardinier frappé du même cancer qu’Edwin Hardeman. La somme a finalement été réduite à 78,5 millions de dollars. Monsanto a décidé de faire appel du verdict. 

Retour sur le procès Hardeman

Avant qu’il ne s’ouvre, le procès et sa configuration étaient plutôt à l’avantage de Bayer-Monsanto. La plainte était affaiblie en raison de l’âge avancé du malade et de ses antécédents d’hépatite C, des facteurs prédisposant au risque de cancer. De plus, la firme avait obtenu du juge, Vince Chabria, qu’il divise le procès en deux parties. Une première partie dédiée à l’examen des éléments scientifiques du dossier pour déterminer la possibilité d'un lien causal entre l’exposition au Roundup et le cancer. Ainsi, les avocates d’Hardeman n’ont pas eu l’autorisation de faire référence aux "Monsanto Papers" - sur lesquels nous revenons dans la suite de l'article - avant la seconde partie, consacrée à la détermination du degré de responsabilité de la firme. 

La première phase s'est conclue, le 19 mars, sur une condamnation unanime du jury selon qui le Roundup a été un "facteur consubstantiel" de la déclaration du cancer. La seconde phase a également vu l'ensemble des membres du jury adopter la même position : la firme a été déclarée responsable des torts qu’on lui reproche : elle aurait dû communiquer les informations en sa possession et avertir des risques potentiels.

Edwin Hardeman quitte le tribunal avec sa femme à l'issue du procès l'opposant à Bayer-Monsanto.
©JOSH EDELSON / AFP

Cette décision a entraîné une chute en Bourse : le groupe Bayer-Monsato avait perdu 10 % de sa valeur le jour suivant. Le groupe porte désormais ses pertes à plus de 45 % depuis son rachat de Monsanto en juin 2018 d’après Le Point.

À l'issue du procès, la firme assure que "ce verdict ne change pas […] les conclusions des régulateurs du monde entier, qui soutiennent que les herbicides à base de glyphosate sont sûrs et non cancérogènes" - des propos rapportés par Le Monde. De son côté, Aimee Wagstaff, avocate d'Hardeman, accuse la firme d’avoir "influencé et manipulé la science" en pratiquant le "ghost-writing" - voir plus bas - ou en dissimulant des informations - des propos rapportés par Le Point. Jennifer Moore, l'autre avocate du plaignant, déclare quant à elle que "la science nous montre depuis quarante ans que le Roundup peut causer le cancer. Quand on regarde les documents internes à Monsanto, il est aussi très clair qu'ils le savaient".

Les actes de Monsanto montrent clairement que la société ne se soucie pas de la cancérogénité du Roundup et se focalise sur la manipulation de l’opinion publique […]  déclaration des avocates d’Ewin Hardeman à la fin du procès (propos rapportés par Le Monde)

Ces affirmations reposent en grande partie sur les révélations ayant éclaté lors de l'affaire des "Monsanto Papers" sur les manœuvres mises en place par la firme pour dissimuler les effets nocifs du glyphosate sur la santé et pour influencer les organismes de réglementation. Parmi les principales accusations allant à l'encontre de la multinationale et ayant succédé à ce scandale, figure la pratique du "ghost-writing", qui consiste à rédiger des articles scientifiques en les faisant signer par des scientifiques reconnus, contre de l’argent. 

Le procès Hardeman pourrait avoir une certaine importance, car il est le premier à s'ouvrir au niveau fédéral américain : il est donc juridiquement lié à d'autres plaintes similaires - on en compte plus de 11 000 aux États-Unis. Il pourrait ainsi faire jurisprudence

En Europe et en France, de nombreux opposants commencent à se mobiliser et dénoncent, de leur côté, les politiques nationales et européennes concernant l'autorisation du glyphosate. 

Des détracteurs aux moyens d'action variés

Ces dernières années ont vu fleurir diverses initiatives citoyennes vouées à dénoncer la commercialisation des désherbants à base de glyphosate et à encourager le développement de solutions alternatives. 

Parmi les dernières en date, l'association Campagne Glyphosate a lancé une campagne nationale éponyme - actuellement toujours en cours -, permettant aux personnes volontaires d'effectuer des tests de dépistage pour chercher des traces éventuelles de glyphosate dans leurs urines. Les résultats ? 100 % positifs, quels que soient l'âge, le lieu de résidence ou l'alimentation des volontaires. Ces conclusions ont poussé cinquante d'entre eux à porter plainte en février contre l'État pour "mise en danger de la vie d'autrui". 

Mosaïque de portraits de personnes ayant effectué des tests urinaires et décidés à aller porter plainte.
©ERIC CABANIS / AFP

Des plaintes avaient déjà été déposées en juin 2018 par neuf "Faucheurs Volontaires" - membres d'un mouvement anti-OGM - suite à ces tests. Les mêmes avaient réalisé un clip de promotion pour la "Campagne Glyphosate" - à retrouver ci-dessous - dans lequel les figurants portent des t-shirts indiquant la quantité de glyphosate, en nanogrammes, retrouvée dans les urines de chacun. Une idée reprise par les personnes ayant porté plainte à Toulouse en février - voir la photo ci-dessus. Plus tôt - en 2016 - et dans un autre style, les Faucheurs Volontaires étaient intervenus dans plusieurs jardineries en France en 2016 et avaient aspergé de peinture des produits à base de glyphosate en espérant les rendre impossible à commercialiser. 

Des initiatives se sont également développées au niveau européen. En 2017, la pétition "Stop glyphosate" recueillait 1,3 million de signatures pour demander à ce que l'Europe ne renouvelle pas l'autorisation de commercialisation de produits à base de glyphosate, et que la procédure d'évaluation des risques soit réformée. La pétition a ensuite été relayée sous la forme d’une initiative citoyenne européenne, obligeant la Commission européenne à y donner suite. 

Les avancées et les reculs législatifs

Fin 2017, la Commission Européenne répond à la pétition "Stop Glyphosate" et, dans la foulée... renouvelle l’autorisation du pesticide pour cinq ans. Une courte majorité a voté en faveur de cette autorisation de commercialisation - 65,71 % sur les 65 % requis. Ainsi, le glyphosate ne devrait plus être commercialisé à partir de 2022. Lors de ce vote, la France s'était prononcée contre le renouvellement. 


En France : un enjeu politique de taille

En 2017, l’utilisation du glyphosate est interdite dans les espaces publics et depuis décembre 2018 les particuliers ne peuvent plus en acheter. En décembre 2017, Macron s’engageait même à sortir du glyphosate d’ici 2021 sur Twitter...

...Qu'en est-il aujourd'hui ? 

Durant l'année 2018, les députés de la majorité ont refusé à deux reprises d'inscrire l'interdiction du glyphosate dans la loi Agriculture et Alimentation. Leur argument ? Les déclarations du président étaient suffisantes. Le 24 janvier, Macron a finalement affirmé que l'objectif de sortie d'ici 2021 n'était pas "faisable", car cela "tuerait notre agriculture". Cette décision s'inscrit à contre-courant de celle adoptée par le tribunal administratif de Lyon le 15 janvier, qui annule la décision d'autorisation de mise en vente du Roundup Pro 360 délivrée par l'ANSES, en vertu du "principe de précaution". 

Le sujet a refait surface lors de L'émission politique diffusée sur France 2 le 4 avril, rassemblant les têtes de liste des différents partis pour les élections européennes. Manon Aubry - France Insoumise - a reproché à Nathalie Loiseau - LREM - les reculs du gouvernement sur la question. Lorsque Manon Aubry a fait remarquer à Nathalie Loiseau que les députés LREM voulaient l'interdire d'ici 2021, cette-dernière lui répond : "nous nous sommes engagés à sortir du glyphosate en trois ans en ne laissant personne au bord du chemin. Nous avons des solutions pour 90 % des territoires, nous avons accentué la recherche pour les 10 % qui restent". Lors de cette émission, les candidats avaient la possibilité de voter. Sur la question du glyphosate, chacun d'eux s’est prononcé pour son interdiction d’ici 2023.