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Environnement

À Marseille, la Plaine lutte pour ses arbres (et sa vie de quartier)

Des manifestants montent dans les arbres pour protester contre leur abattage. La Plaine, Marseille, 18 octobre 2018.
©Sarah Diep/ID

Contre le projet de “requalification” de la place Jean-Jaurès à Marseille, les habitants du quartier de la Plaine protestent. Cette semaine, les premiers arbres ont été abattus par la Ville. Jour après jour, les citoyens s’organisent.

"Assassins !" Sous une pluie battante et les cris des riverains en colère, les arbres de la Plaine tombent les uns après les autres. "Je ne comprends pas pourquoi tout le monde s’indigne, ça sert à quoi un arbre après tout ? Ça crée juste de l’oxygène…" ironise l’une des habitantes.

Cette matinée grise du mardi 16 octobre a marqué une étape symbolique dans le début des travaux de "requalification" de la place Jean-Jaurès. Communément surnommée "la Plaine", c’est l’une des plus grandes de Marseille. Vivant au rythme d’un grand marché populaire, trois matinées par semaine, elle est connue pour brasser tous types de populations, des fêtards qui y traînent à toute heure aux jeunes qui improvisent des parties de foot, en passant par les badauds attirés par la fraîcheur des arbres.

On nous avait assuré, en juillet dernier, qu’on “n’entendrait pas le bruit des tronçonneuses sur la Plaine” car les arbres devaient être “transplantés”…

La Plaine, Marseille, 17 octobre 2018.
©Sarah Diep/ID

Mais le marché a tiré sa révérence jeudi dernier. Les ouvriers, escortés d’une centaine de CRS, ont remplacé les forains. Prévus par la Ville de Marseille depuis 2015 et confiés à la Soléam (Société locale d’équipement et d’aménagement de l’aire métropolitaine), les travaux ont commencé avec l’arrivée de premiers camions jeudi dernier. L’objectif, à peine dissimulé : faire de la Plaine un nouvel espace attractif pour les investisseurs, promoteurs et touristes, dans le cadre de l’opération "Grand Centre-Ville" menée par l’équipe municipale de Jean-Claude Gaudin (LR) depuis 2010.

Si la majorité des habitants reconnaissent la nécessité d’améliorer la place, de l’embellir, de l’entretenir, le projet de la mairie est largement contesté. Regroupés depuis plusieurs années en "Assemblée de la Plaine", les opposants dénoncent une "dénaturation" de la vie de quartier. Voire une véritable "chasse aux pauvres"…

Une Assemblée de la Plaine se tient entre les arbres encore au sol. Marseille, 16 octobre 2018.
©Sarah Diep/ID

Sur le papier, des mots à la mode qui font rêver : on nous promet une "place apaisée", des "espaces piétonniers", un lieu "chaleureux, végétalisé"… Dans la réalité, ce sont déjà 46 arbres abattus sur la centaine annoncée, la plupart semblant en parfaite santé et certains vieux de près de quarante ans. Une brutalité que digèrent mal les riverains, à qui l’on avait assuré, en juillet dernier, qu’on "n’entendrait pas le bruit des tronçonneuses sur la Plaine" car les arbres devaient être "transplantés". Faut-il absolument tout raser pour rénover ? La Soléam prévoit certes de les remplacer, mais par des arbustes, qui mettront du temps avant d'offrir de l’ombre.

L’association La Plaine sans frontières a déposé une plainte auprès du procureur de la République pour cet abattage “illégal”.

Les arbres de la Plaine sont abattus sous haute protection des CRS. Marseille, 16 octobre 2018.
©Sarah Diep/ID

Parmi les premières victimes : sept tilleuls sur la rangée nord-ouest, qui n’étaient pas indiqués sur les plans d’abattage. L’association La Plaine sans frontières a déposé une plainte auprès du procureur de la République pour cet abattage "illégal". "C’est vrai que ces sept tilleuls n’étaient pas prévus mais les services m’ont dit qu’ils sont malades et qu’ils ne pourraient pas être transplantés", s’est défendu Gérard Chenoz, le président de la Soléam, hier matin dans La Marseillaise. Difficile dans tous les cas de s’y retrouver dans les annonces de l’entreprise publique, qui déclarait 92 arbres à abattre en août 2017, mais 96 sur leur graphique, puis 87 arbres dans leur communiqué de février 2018, et enfin 115 dans l’appel d’offres publié en juillet dernier…

Mensonges, indifférence ou complète incompétence de la part de la mairie et de ses employés ? Dans tous les cas, ces incohérences sont consternantes de la part d’entités publiques, estiment les opposants au projet. De même que l’absence de vraie concertation citoyenne sur ce grand projet urbain.

La Plaine, Marseille, 17 octobre 2018.
©Sarah Diep/ID

Une dizaine de personnes sont montées dans les arbres en signe de protestation. Certains prônent une ZAD (zone à défendre), à l’image de Notre-Dame-des-Landes…

Dès l’arrivée des machines le 11 octobre, des manifestants se sont réunis sur la place, jouant la montre contre un cordon de policiers, se faisant gazer à répétition. Le samedi suivant, une grande marche a rassemblé près d’un millier de personnes, défilant pacifiquement et dans la bonne humeur dans les grandes artères de Marseille pour finir sur la Plaine… avant d’être à nouveau dispersés par les grenades lacrymogènes tirées par les forces de l’ordre avec une violence démesurée. Cette semaine encore, une dizaine de personnes sont montées dans les arbres en signe de protestation. Plusieurs ont été délogées par les pompiers, certaines interpellées, des manifestants grièvement blessés.

Tandis que la police patrouille désormais du matin au soir sur la Plaine, certains habitants prônent une ZAD (zone à défendre), à l’image de Notre-Dame-des-Landes, dans le square central. Dans une ambiance toujours bon enfant, on a déjà commencé à construire une cabane ainsi qu’un terrain de foot.

Les habitants ont construit eux-mêmes un terrain et des cages de foot sur le parking désormais déserté. La Plaine, Marseille, 18 octobre 2018.
©Sarah Diep/ID

À contre-courant de la tendance pour des villes plus “vertes et durables”, Marseille avait déjà été pointée du doigt pas plus tard que cet été, pour avoir autorisé la coupe de 300 pins à l’entrée du parc national des calanques, à Luminy, pour l’agrandissement de la Kedge Business School. Alors les "plainards" veulent éviter un autre désastre. Ils continuent de chanter. "Touchez pas à la Plaine, touchez pas ! Et levez vos sales pattes de là ! Bulldozers, architectes de mafia ! Ce quartier ne vous regarde pas !"

Programme du week-end

  • Vendredi 12h sur la Plaine : atelier créatif en préparation de la manifestation (créations en papier mâché, banderoles, fabrication d’un bel arbre en hommage à ceux tombés…)
  • Samedi 14h sur le Vieux Port : grande manifestation “pour des villes populaires”. 19h : banquet autogéré sur la Plaine.
  • Dimanche 13h au Manifesten : repas de soutien aux inculpés de la Plaine.
  • Tous les soirs : apéro sur la Plaine.
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