Environnement

La reconstruction d’une usine d'incinération dans la ligne de mire de Zero Waste France

Zero Waste France souhaite éviter la reconstruction d’une double usine de traitement des déchets à Ivry-Paris 13.
© Julia Moiseenko/Shutterstock

La reconstruction d'une double usine de traitement des déchets à Ivry-Paris 13, dans le Val-de-Marne, pour un coût de 2 milliards d'euros, est incohérente aux yeux de Zero Waste France, qui demande une remise à plat des hypothèses justifiant ce projet et publie un scénario alternatif. ID s'est entretenu avec Flore Berlingen, directrice de Zero Waste France.  

Le bâtiment initial de l'incinérateur de déchets d'Ivry, qui constitue l'une des trois usines d'incinération du Syctom, le Syndicat de collecte et traitement des ordures ménagères de Paris, date de 1969. Modernisé par la suite, le plus grand incinérateur d'Europe fait aujourd'hui l'objet d'un plan de reconstruction, accompagné de la création d'une nouvelle usine de valorisation organique. Ce projet, actuellement au cœur d'une enquête publique, est dénoncé par l'association de protection de l'environnement Zero Waste France et le Collectif 3R, regroupement d'associations citoyennes de quartier. 

L'association et le collectif publient leur plan alternatif B'OM ("Baisse des ordures ménagères", un plan réactualisé depuis une première proposition déjà lancée en 2015), qui vise à montrer selon eux que "le bon calcul, d’un point de vue économique pour les collectivités locales, est celui de la prévention et du tri des déchets". La directrice de Zero Waste France, Flore Berligen, répond à nos questions.

Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur ce projet de double usine ?

C'est un projet qui est dans les cartons depuis longtemps : le Syctom en parlait dès le début des années 2000. Mais les hypothèses de reconstruction n'ont pas vraiment évolué depuis 15 ans alors que le contexte, lui, a bien évolué, notamment avec la Loi de transition énergétique et le Paquet économie circulaire. Ce projet est prévu à horizon de 2023 pour la partie incinérateur et une deuxième usine est prévue pour 2027. Cette dernière va faire de la valorisation organique : ça consiste à prendre des poubelles brutes pour en extraire la partie organique. Ce sera une unité de tri mécano-biologique (TMB) mais ce n'est pas appelé comme cela car la TMB est officiellement déconseillée par la Loi de transition énergétique et par l'ADEME (ndlr : Agence de l'Environnement et de la Maîtrise de l'Energie). Dans le projet, on parle de "tri-préparation", mais c'est quand même une usine de traitement des ordures ménagères brutes. 

L'unité d'incinération traitera jusqu'à 350 000 tonnes de déchets par an, soit la moitié de ce que la centrale d'Ivry traite actuellement : les auteurs du projet semblent ainsi prévoir une baisse de notre production de déchets. Cette baisse envisagée n'est pas assez importante, selon vous ?

Ils insistent là-dessus mais ce qu'ils oublient de dire, c'est que la deuxième usine va avoir une capacité de 365 000 tonnes. Ça ne revient pas tout à fait au même qu'avant car dans cette deuxième usine, le mode de traitement des déchets sera un peu différent, mais là où nous ne sommes pas d'accord avec eux, c'est qu'ils estiment qu'à horizon 2030, le tri aura faiblement progressé. Ils prévoient des taux de tri de 30 % d'ici cette date, ce qui est largement insuffisant : les objectifs européens sont à 55 %.

Dans le cadre de l'enquête publique entourant actuellement ce projet, vous publiez une proposition alternative intitulée "plan B'OM", un plan réactualisé par rapport à celui que vous proposiez en 2015... Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

On avait effectivement publié une première version en 2015, au moment du débat public de la procédure : aujourd'hui, on propose une version enrichie avec de nouveaux chantiers. C'est un très vaste travail, qui fixe plusieurs chantiers et plusieurs actions concrètes pour rattraper le retard en termes de tri et de réduction accumulé en région parisienne par rapport aux moyennes nationales. Notre méthodologie a été de regarder le contenu des poubelles envoyées en incinération : 75 % de leur contenu est recyclable ou compostable. Les trois-quarts des déchets que l'on brûle ne devraient donc pas être brûlés. On réalise aussi qu'il y a une très grande quantité de carton, plus qu'ailleurs en France, car il y a beaucoup de bureaux, de commerces et de restaurants. On a donc un chantier spécifique qui vise le flux de carton. On en a un autre qui vise les biodéchets, car les déchets organiques représentent un tiers de la poubelle : les progrès peuvent être conséquents si l'on s'y attaque et la forte activité de restauration du territoire est à ce niveau un challenge et une opportunité. On peut agir dans l'accompagnement des professionnels, qui sont soumis à une obligation de tri des biodéchets depuis plusieurs années. 

Vous demandez donc que ce projet n'existe pas et qu'il soit remplacé par de l'éducation et de la prévention ?

Oui, on pense que ce projet n'est pas utile : les deux milliards d'euros prévus pour les deux usines et leur exploitation sont d'ailleurs une somme énorme, c'est sans précédent, cela représente quatre fois Notre-Dame-des-Landes ! On pense que cette somme sera mieux utilisée dans des politiques visant à réduire et trier les déchets. L'Italie a fait des progrès très rapides ces dernières années grâce à des obligations de tri, au tri des biodéchets et à la tarification incitative, ce qui lui permet d'atteindre le taux de 50 % de tri. Mais dans le plan B'OM, on ne compte même pas là-dessus : rien qu'avec les cinq chantiers prévus, on estime qu'on peut atteindre ces 50 % d'ici 2030. Ce n'est pas un plan zéro déchet, le but est simplement d'atteindre le niveau des Italiens d'ici 2030. On ne propose pas un plan délirant, on propose de rattraper une partie de notre retard. Je précise aussi que l'usine d'Ivry n'est pas la seule du Syctom, deux autres fonctionnent encore, il faut mettre en place des outils avec celles-ci. Reconstruire cet usine, c'est à nouveau nous entraîner dans la mauvaise direction pendant 40 à 50 ans. Ça va nous ralentir et nous tirer vers le bas

Combien coûterait la mise en place de votre plan ?

On a chiffré le coût de nos différentes actions, dont les surcoûts, comme le fait de recueillir plus de déchets recyclables ou de biodéchets : l'on estime que cela coûterait au total environ 610 millions d'euros et que ce serait beaucoup plus créateur d'emplois. Une usine d'incinération c'est beaucoup d'investissement technique mais très peu de main d'œuvre, là où les filières de recyclage ou de compostage créent beaucoup plus d'emplois.

Pour finir, pouvez-vous nous rappeler les conséquences environnementales de l'incinération des déchets ?

Cela reste un mode de traitement polluant : quand on brûle des déchets, on ne les fait pas disparaître, il faut penser à tout ce qui ressort de l'usine. Quand vous brûlez une tonne de déchets, il en ressort 20 % de mâchefers, de résidus imbrûlés. Ce qui est encore plus problématique, ce sont les résidus d'épuration des fumées, filtrés seulement en partie. Que fait-on de ce que l'on n'a pas filtré ? On crée une pollution que l'on ne sait pas faire disparaître ensuite. Il y a aussi le fait que ça contribue au réchauffement climatique : le recyclage permettrait d'éviter une grande partie des émissions de CO2, et la réduction à la source encore plus. On demande donc une vraie discussion sur le fond, il n'y a pas de réel débat sur les choix que l'on veut faire en matière de politique de gestion des déchets sur le territoire. Tous les acteurs se renvoient la balle.