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Environnement

“Il faudrait opérer un tri sélectif des déchets corporels”

Arrosoir Ocapi.
©Louise Raguet

Que faire des déchets corporels ? Urine et matière fécale sont aujourd’hui à l’origine de considérations écologiques. Marine Legrand, anthropologue de l’environnement, explique comment faire évoluer le traitement de ces déchets.

L’écologie s’invite aux toilettes. Que se passe-t-il une fois que la chasse est tirée ? Les déchets corporels peuvent-ils être réutilisés de manière plus durable ? Entretien avec Marine Legrand, anthropologue de l’environnement qui travaille sur la prise en compte des questions écologiques dans l'aménagement du territoire, et plus particulièrement sur la gestion des urines et matières fécales avec le programme Ocapi.

Quel est le rôle d’un anthropologue de l’environnement ?

Il s’agit d’une discipline appartenant aux sciences sociales dont le but est de comprendre la diversité des manières de vivre des êtres humains. À l’heure des transitions écologiques, nous nous intéressons aux nouveaux savoirs, imaginaires et pratiques qui se développent dans ce contexte. 

Qu’est-ce que le programme Ocapi ?

Ocapi est un programme de recherches et d’actions porté par le laboratoire Eau Environnement et Systèmes Urbains de l’école des ponts et chaussées de ParisTech qui s’intéresse au système alimentation/excrétion, c’est-à-dire à ce lien étroit qui existe entre la production alimentaire, nos façons de nous nourrir et la manière dont nous gérons nos déchets corporels comme les urines et les matières fécales. Nous nous intéressons à la transition de ces systèmes vers des approches plus écologiques. 

Est-ce qu’il s’agit d’un sujet tabou ? 

Mon approche consiste à m’intéresser au tabou qui touche les excréments. Ils sont traités majoritairement par des systèmes d’assainissement centralisés avec les chasses d’eau, le tout à l'égout et les stations d’épuration. Ils forment une boîte noire pour les habitants qui ne réfléchissent pas à ce qu’il se passe une fois la chasse d’eau tirée. L’eau est perçue comme un élément purificateur un peu magique qui supprime les odeurs et envoie au loin toutes ces choses qu’on ne veut pas voir.

Réaliser que cela constitue une pollution pour les milieux aquatiques et à l’inverse, une ressource pour les pratiques agricoles est un renversement de perspective. Nous sommes dans une approche qui vise à ouvrir cette boîte noire et à reconsidérer notre rapport à nos propres déchets corporels.

Les déchets corporels représentent-ils des enjeux environnementaux importants ?

C’est un enjeu encore peu médiatisé par rapport aux questions de changement climatique et de destruction de la biodiversité. Il s’agit d’une pollution nutrimentielle. L’azote et le phosphore de nos excréments sont des éléments essentiels à la vie. Aujourd’hui, ils sont envoyés dans les eaux usées où ils sont dilués ce qui constitue une pollution pour les milieux aquatiques. Ces nutriments, qui pourraient alimenter les plantes, nourrissent des algues. Celles-ci prolifèrent, asphyxient les mers et océans, et créent des phénomènes de marées vertes.

La production agricole repose massivement sur l’utilisation d’engrais fabriqués à base de ressources qui ne sont pas renouvelables et qui coûtent très cher en énergie."

Nos déchets corporels pourraient-ils être utilisés de manière positive ? 

Il faudrait opérer un tri sélectif des déchets corporels. Un déchet se définit comme quelque chose dont on ne veut plus. C’est une notion relative. Un déchet n’est pas considéré comme tel dans l’absolu. Par exemple, je considère mes épluchures comme des déchets, mais les poules les verront comme de la nourriture. Il en va de même pour les urines et les matières fécales. Ils contiennent des ressources qui, une fois bien traitées, ont vocation à retourner sur les terres agricoles pour servir d’engrais et de fertilisant. 

Comment procéderait-on pour réutiliser les déchets corporels ?

Pour généraliser ces pratiques, il faudrait changer nos toilettes. L’idée serait de collecter séparément les urines et les matières fécales pour les traiter de la manière la plus simple possible afin de les hygiéniser et éviter tout risque pathogène. Cela permettrait de les rendre plus pratiques à utiliser pour les agriculteurs. Il est possible d’imaginer des réseaux de collecte des urines dit “urinoducs”. Ce dispositif va être mis en place prochainement dans le quartier de Saint-Paul à Paris, à l’échelle de plusieurs centaines de logements.

Est-ce que ce système est intéressant financièrement pour les agriculteurs ?

Dans le contexte actuel, le prix des engrais azotés a été multiplié par trois à cause de l’augmentation du prix du gaz naturel et la coupure des approvisionnements russes. Cet événement géopolitique vient changer les choses de manière brutale. Ces ressources alternatives à base de déchets corporels deviennent de plus en plus intéressantes. 

Est-ce que les consommateurs vont accepter d’acheter des fruits et légumes fertilisés à l’urine ?

Aujourd’hui, les consommateurs se posent rarement la question de ce qui est utilisé pour fertiliser les aliments. Il y a encore quelques obstacles à dépasser pour que cette idée devienne évidente. Dans un premier temps, il serait possible d’utiliser ces fertilisants pour des cultures qui ne seraient pas directement destinées à l’alimentation humaine. Deuxièmement, nous menons des expériences en produisant du pain et des biscuits qui sont faits avec du blé fertilisé à l’urine. Lors de conférences, nous confrontons le public à cette nouvelle réalité. Nous constatons que les gens apprécient ces aliments. Nous avons très peu de retours négatifs.

Une interview réalisée en partenariat avec France Inter. Écoutez la chronique Social Lab ici.

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