La France est, depuis 200 ans, une terre de reforestation.
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Environnement

Forestiers, victimes de violences : les biais à l’origine d’une hostilité croissante

Incendies d’engins, dégradations, agressions : les forestiers français sont la cible d’une hostilité croissante. Leurs interventions, pourtant indispensables à la gestion et à l’adaptation des forêts au changement climatique, sont de plus en plus perçues comme des atteintes à la nature. Une opposition qui repose largement sur des représentations erronées renforcées par divers biais. Explications.  

Un tas de ferraille calciné. C’est tout ce qui reste d’un engin forestier incendié dans le Morvan, rapportait France Info en 2022. Cet acte de violence est loin d’être isolé : depuis le début des années 2020, incivilités et agressions contre les agents forestiers, entrepreneurs de travaux et exploitants se multiplient. Tags rageurs sur les arbres et les panneaux de chantier, essuie-glaces arrachés, pare-brise endommagés, engins incendiés, salariés insultés ou agressés, jusqu’à des crachats au visage. Neuf agents de l’Office national des forêts (ONF) sur dix déclaraient y avoir été confrontés. 

Ressorts psychologiques d’une escalade militante 

Ces actions émanent de militants convaincus de combattre des pratiques qu’ils jugent prédatrices. Une étude de Bonita McFarlane et Peter C. Boxellpubliée au début du siècle dans le Journal of Environmental Psychology, analysait les mécanismes de cette bascule vers la confrontation, au sein du secteur forestier canadien. Elle montrait que la « conflictualité » naît souvent de « préoccupations morales envers la nature », qui se heurtent à des intérêts économiques perçus comme destructeurs. La frustration collective peut alors favoriser une escalade des modes d’action.  

La crise climatique actuelle et l’éco-anxiété qu’elle génère nourrissent ces mécanismes. Dans ce contexte, certaines personnes perçoivent toute intervention forestière comme une atteinte directe à la nature, quelle que soit sa finalité. Ces perceptions erronées sont renforcées par les réseaux sociaux, devenus une source majeure d’information sur les enjeux climatiques (Reuters Institute, 2024). Les algorithmes tendent à exposer les utilisateurs à des contenus conformes à leurs convictions, créant des environnements informationnels homogènes et renforçant les « bulles de filtre » (CNRS, 2023). 

Ce phénomène favorise les biais de confirmation : les individus accordent davantage de crédit aux informations qui confirment leurs croyances. Dans ce contexte, des images spectaculaires de coupes forestières, souvent sorties de leur contexte, peuvent être interprétées comme la preuve d’une destruction généralisée. Cette exposition répétée réduit la probabilité de remise en question, contribuant à ancrer de fausses représentations. 

Les forestiers, premiers bouc-émissaires ? 

Désigner les forestiers comme des acteurs de la destruction forestière traduit une profonde méconnaissance de la réalité des forêts françaises. La France est, depuis 200 ans, une terre de reforestation. La surface forestière métropolitaine a doublé depuis 1830 et continue de croître. Entre 2020 et 2024, elle est ainsi passée de 17,2 à 17,6 millions d’hectares

Les activistes français semblent influencés par la place centrale qu’occupe la déforestation dans les combats écologistes mondiaux. Mais assimiler toute coupe forestière à de la déforestation relève d’une confusion majeure. Tout comme associer des dérives étrangères aux pratiques françaises, particulièrement encadrées. 

À cette confusion s’ajoute un imaginaire romantique, celui des forêts dites « primaires », jamais transformées par l’humain, ou « naturelles », laissées sans intervention. Or, à l’exception de celle de Bialowieza en Pologne, il n'existe plus de forêts primaires en Europe. Toutes les forêts que nous connaissons aujourd’hui ont été, d’une manière ou d’une autre, façonnées par la main de l’Homme. 

Une intervention humaine nécessaire 

La France métropolitaine figure parmi les zones où la température moyenne a le plus augmenté depuis l’ère pré-industrielle, avec une hausse de +1,9°C en 2024. Les forêts en subissent déjà les conséquences : sécheresses répétées, prolifération de maladies et d’insectes ravageurs favorisés par la chaleur, incendies plus fréquents. Ces évolutions fragilisent les arbres et compromettent le renouvellement naturel des forêts. En ce sens, L’IGN observe une hausse de 125 % de la mortalité annuelle des arbres en dix ans, sous l’effet des sécheresses, des bioagresseurs et des incendies. 

La forêt peut se régénérer seule, mais sur des périodes très longues. Face à ces bouleversements rapides, des interventions humaines ciblées sont nécessaires pour préserver l’équilibre des massifs : coupes sanitaires pour contenir les épidémies, création de zones pare-feu, plantations d’essences mieux adaptées aux conditions climatiques actuelles et futures... Sans ces mesures, une part importante des surfaces forestières verrait sa résilience fortement diminuer.  

L’urgence de reconnaître les forestiers comme acteurs clés de l’adaptation climatique 

Au-delà de cet enjeu écologique, la gestion forestière permet également de mobiliser une ressource renouvelable : le bois. Lorsqu’il est exploité durablement, comme c’est le cas en France, son bilan carbone est favorable, et il stocke du CO₂ pendant toute la durée de vie des ouvrages. Il contribue ainsi à la décarbonation en se substituant à des matériaux très émetteurs, tandis que le renouvellement des peuplements permet à la forêt de continuer à capter du carbone. 

La multiplication des tensions entre militants et forestiers révèle un décalage croissant entre la perception des pratiques forestières et leur réalité. Dans un contexte de transformation rapide des écosystèmes, la gestion forestière ne constitue pas une menace, mais une condition de leur préservation et de leur adaptation. Fragiliser ou entraver l’action des forestiers revient en réalité à affaiblir l’un des principaux leviers d’adaptation des forêts face au changement climatique