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Environnement

Éco-acoustique : enregistrer les sons de la forêt pour y étudier la biodiversité

Jérôme Sueur, enseignant-chercheur au Muséum national d'Histoire naturelle à Paris
©Frederic Sebe

Connaissez-vous l’éco-acoustique ? Cette méthode d’écoute de la nature a pour objectif de tirer des informations sur l’écologie des espèces animales via des enregistrements. Jérôme Sueur, enseignant-chercheur au Muséum national d’Histoire naturelle à Paris, nous éclaire sur cette discipline.  

L'éco-acoustique est un travail d'étude à partir d’enregistrements sonores : pouvez-vous m'expliquer en quoi cela consiste ? 

Nous enregistrons de manière globale les environnements sonores naturels avec des équipements automatiques que nous plaçons dans une forêt, un désert ou en milieu marin. Nous obtenons alors des enregistrements compliqués, avec beaucoup de sons qui s’entremêlent, et nous essayons de tirer des informations, notamment sur la présence des espèces grâce à la reconnaissance automatique sonore. Nous avons une autre stratégie qui est de ne pas forcément chercher à savoir quelles sont les espèces présentes, mais juste de compter le nombre de sons différents dans un enregistrement. Nous essayons de mesurer la quantité de son dans les enregistrements en supposant que plus nous avons de sons, plus nous allons avoir un milieu riche en termes de biodiversité. Notre troisième stratégie est encore plus globale : nous essayons d’attribuer une valeur mathématique à un enregistrement via un indice acoustique qui représente la complexité et l’hétérogénéité sonore de l’enregistrement. Plus les valeurs vont monter, plus elles vont refléter une complexité sonore et potentiellement une complexité biologique et écologique. 

Nous essayons de rechercher des sons rares, dus à des animaux de passage très discrets comme le lynx, le loup ou encore, dans le Jura, le grand tétra qui est un oiseau emblématique difficile à observer.

En quoi le son est un outil efficace voire plus efficace que d’autres médiums pour étudier cette biodiversité ? 

Le son possède pas mal d’avantages, nous pouvons enregistrer de manière assez facile sans être là. Nous installons des magnétophones dans des milieux et nous nous en allons. Les enregistreurs peuvent fonctionner de manière automatique comme nous le désirons, de manière continue, irrégulière, uniquement la nuit ou le jour... Ce qui crée un pouvoir d'échantillonnage assez important. Pendant que je vous parle, nous avons des enregistrements qui se font en forêt tropicale et dans le Jura : nous acquérons énormément d’observations sans être présents. Cela nous permet aussi d'étudier les échanges gazeux dans l’eau, la respiration des plantes par exemple… 

Qu’est-ce que la respiration des plantes ?

Les plantes ont une fonction de respiration et dégagent des bulles qui remontent à la surface et font des petits sons assez jolis avec des modulations de fréquence. Potentiellement, nous pouvons enregistrer ces sons et en sortir des informations sur la physiologie des plantes.

Avez-vous fait des découvertes remarquables, insolites, surprenantes grâce à cette nouvelle science ? 

L’idée est que nous arrivons à inscrire des données qui permettent de suivre les milieux, quels qu’ils soient. Nous n’avons pas découvert de sons extraordinaires pour le moment. Nous essayons de rechercher des sons rares, dus à des animaux de passage très discrets comme le lynx, le loup, ou encore, dans le Jura, le grand tétra qui est un oiseau emblématique difficile à observer, que nous ne devons pas déranger. Grâce à ces magnétophones et aux techniques de reconnaissances automatiques, nous espérons pouvoir suivre les populations de grands tétras que nous pourrons espionner. 

Avez-vous une photographie globale de ce que fait le Muséum en matière d’éco-acoustique ? Combien êtes-vous à travailler sur le sujet, où sont vos spots d’enregistrement ? 

Au Muséum, nous travaillons en éco-acoustique depuis une dizaine d’années. Nous avons développé une petite équipe de recherche avec quelques permanents et des doctorants, des post-doctorants et des étudiants en master. Nous menons plusieurs projets dans deux gros sites de référence : le Haut-Jura avec le parc naturel dans une forêt froide, la forêt du Risoux, qui est à la frontière avec la Suisse, et un autre site en parallèle en Guyane, complètement différent car c’est une forêt chaude. Dans ces deux projets, nous avons pour objectif de suivre les modifications possibles du paysage sonore au cours du temps, sur une quinzaine d’années. Des projets à long terme difficiles à mettre en place, car il faut prévoir le vieillissement du matériel des équipes de recherche et toutes les données cumulées sur le long terme qu’il va falloir étudier. 

Tous ces environnements sonores sont fortement pollués par les activités humaines, notamment les transports...

Il y a t-il un volet pédagogique pour les citoyens ? Entendre la nature peut-il être un levier d’engagement pour la transition écologique ?

Nous n’avons pas vraiment d’activité de sensibilisation, même si nous le faisons en communiquant sur notre recherche. J’ai un étudiant en Guyane qui travaille sur la sensibilisation des jeunes à la diversité des paysages sonores. Il est certain qu’il est facile de sensibiliser le grand public en faisant découvrir ces paysages sonores, en titillant leurs tympans et en leur faisant prendre conscience de la diversité des sons que nous pouvons percevoir dans des milieux finalement accessibles. Il y a toute une diversité que nous essayons de rendre accessible, celle que nous retrouvons sous l’eau par exemple. Nous sommes parfois surpris lorsque nous mettons un hydrophone dans des zones humides même en région parisienne, il y a toute une diversité sonore qui est très peu décrite et connue, qui reste donc à analyser et à comprendre.

Pouvons-nous, en ligne ou au Muséum, effectuer des voyages acoustiques pour se plonger en Guyane ou ailleurs ?

Oui tout à fait. Le Muséum propose une sonothèque, des sondes de la nature avec un site en ligne où nous pouvons avoir accès à des dizaines de milliers d’enregistrements réalisés dans le monde entier où toutes les espèces chantent en même temps. Il y a aussi une très forte activité d’audio-naturalistes, des personnes qui vont enregistrer dans la nature sans avoir forcément de questionnements scientifiques mais plutôt un souci d’ordre esthétique. Nombreux sont les blogs où nous pouvons écouter leurs réalisations. Beaucoup d’artistes se saisissent aussi de ces matériaux qu’ils vont enregistrer eux-même directement et qui produisent des installations et créations sonores autour de la nature. 

Avez-vous étudié la pollution sonore ?

Tous ces environnements sonores sont fortement pollués par les activités humaines, notamment les transports, et participent au déséquilibre que nous pouvons observer dans la composition de ces paysages sonores. Il est très difficile d’enregistrer en métropole plus d’une minute sans avoir un bruit d’avion, c’était notamment le cas dans le Haut-Jura. Nous avons fait une analyse sur 1 an : sur les 140 000 fichiers que nous avons obtenus, il y en avait 75 % avec des bruits d’avion. Tous ces bruits impactent le comportement des animaux, le paysage sonore. Malheureusement, même les espaces naturels protégés sont impactés par des bruits d’origine humaine, notamment par le trafic aérien. 

Une interview réalisée en partenariat avec France Inter : pour écouter la chronique Social Lab, c'est par ici :

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