Culture

Safy Nebbou, cinéaste engagé : "Il faut sensibiliser, informer, et débattre pour que les gens décident d’agir"

Safy Nebbou lors du festival "Le temps presse".
©Susy Lagrange/Festival Le Temps Presse

Safy Nebbou a réalisé le documentaire "Ensemble, c’est possible !" et était membre du jury du festival de cinéma engagé et citoyen "Le Temps Presse" qui se déroulait à Paris du 29 janvier au 1er février. ID a échangé avec lui à propos des nouveaux enjeux thématiques et techniques liés au développement durable et auxquels sont confrontés les cinéastes contemporains.   

Edgar Morin déclare dans son webdoc Un état du monde et du cinéma que "le cinéma doit avoir une conscience planétaire". Selon lui, dévoiler des problématiques "globales" liées à l'état de la planète, comme le fait Yann Arthus-Bertrand dans son documentaire Home (2009), doit toucher les personnes dans leur intériorité. Les cinéastes sont de plus en plus nombreux à s'atteler à cet exercice, devenu incontournable - voire nécessaire - dans le milieu artistique en général. Certains choisissent de mettre en garde à travers  la fiction. La science-fiction, par exemple, a adopté ces thématiques : de nombreux scénarios mettent en scène des catastrophes écologiques et des sociétés dystopiques, héritières de nos égarements actuels. D’autres réalisateurs choisissent plutôt le format du documentaire pour mettre en lumière des solutions, des initiatives positives et concrètes comme celles dévoilées dans Solutions locales pour un désordre global (Coline Serreau, 2010) ou Demain (Cyril Dion et Mélanie Laurent, 2015). 

Lors de la cérémonie d'ouverture du festival "Le Temps Presse", Juliette Binoche, présidente du jury, a déclaré que ce festival symbolisait "la nécessité d’une conscience commune pour qu’un retournement humaniste, et non une aide humanitaire, soit fait dans la vie de chacun". 

ID s'est entretenu avec Safy Nebbou, l'un des membres du jury de ce festival engagé, sur ses films, sur l’engagement qui les porte, et sur sa vision du cinéma engagé. Son documentaire Ensemble, c’est possible !, réalisé pour l’ONG Solidarité Laïque, propose une immersion dans le quotidien d'une structure destinée à l'accompagnement des enfants handicapés au Liban et dans celui d'Awa, une jeune fille malienne qui souhaite accéder à l'enseignement au Mali. Le réalisateur travaille par ailleurs aujourd'hui sur un film mettant en avant la biodiversité, intitulé L’œil du Loup. 

Je pense qu’il faut montrer le travail qui est fait et mettre en avant les personnes qui s’engagent.

Comment est né l'idée de votre documentaire Ensemble, c'est possible ?

L'idée est partie d’une initiative personnelle, après le tournage de Dans les forêts de Sibérie. J’avais été déconnecté du monde durant trois mois et quelque chose a résonné en moi, j’ai ressenti la nécessité de faire quelque chose de concret. Mon chef opérateur m'a parlé d'un projet porté par l'ONG Solidarité Laïque, qui plaçait peu de moyens dans sa communication. J’ai pensé que j’avais un moyen de rendre compte de leur travail et ils m'ont proposé de travailler sur le Liban et le Mali. 

Il n’y a pas de commentaire narratif dans ce documentaire, hormis quelques explications écrites au début et à la fin : selon vous le cinéaste doit-il s’effacer derrière la caméra ?

Oui, c’est très important pour moi : je ne voulais pas d’une voix off qui prenne le spectateur par la main. Je pense que cela affaiblit la force des images. Cependant il faut donner des informations ; nous les donnons au début et à la fin. Mais je pense qu’il faut compter sur la mentalité et la force des personnes filmées et il faut laisser au spectateur la possibilité d’avoir un avis propre. Je ne voulais pas décrire les choses ou faire preuve de pédagogie, ni faire un film institutionnel vantant les mérites d’une ONG. 

Extrait du documentaire "Ensemble, c'est possible !" de Safy Nebbou.
©capture d'écran/Youtube

Jusqu'ici, vous réalisiez essentiellement des films de fiction... Pensez-vous que le genre du documentaire a un rôle de sensibilisation plus efficace que la fiction ?

Je pense qu’il ne faut pas les opposer. Je me suis tourné vers le documentaire pour rendre compte de cette réalité liée à l’éducation dans le monde car la force du réel me paraissait importante. Je pense que l’émotion qui s’en dégage, l’investissement et l’engagement sont des choses que l’on peut transmettre. Je ne voulais surtout pas être misérabiliste et culpabilisateur. Parfois c’est bien aussi d’être culpabilisateur, cela peut pousser à agir. Mais je ne pense pas que cela doit être le vecteur unique. Je pense qu’il faut montrer le travail qui est fait et mettre en avant les personnes qui s’engagent.  

Pouvez-vous nous parler du prochain film que vous allez réaliser ?

Il s’agit de l'adaptation d’un roman de Daniel Pennac, L’œil du Loup. Nous sommes en train de finir de l’écrire avec Marie Desplechin (ndlr : auteure jeunesse). Le film sera adressé notamment à la jeunesse et il mobilisera des thématiques liées à la biodiversité et à l’écologie. Une partie sera filmée au Canada, et l’autre en Afrique du Sud et au Burkina Faso. Cette histoire met en parallèle d'un côté l’histoire d’un loup et de son déracinement, de l’autre celle d’un enfant africain orphelin, qui cherche sa famille. Les deux histoires n’en sont qu’une, elles se lient l’une à l’autre en s’élargissant à une dimension très écologique. 

Il faut d’abord commencer par sensibiliser, informer, échanger, partager et débattre pour qu’ensuite les gens décident d’agir.

Considérez-vous le cinéma comme un médium idéal pour exprimer des engagements ? 

Le 7art est un art populaire ; que ce soit au travers des écrans de cinéma ou des écrans d’ordinateurs, c’est un large moyen de sensibilisation. Mais aujourd’hui il y a une urgence liée à l’état de la planète qui détermine certains choix, dans les thématiques et les directions empruntées. Il y a des films aujourd’hui que l’on n’aurait pas fait il y a trente ans. La force du cinéma relève de son caractère ludique : il permet de donner du sens, de dire des choses importantes tout en restant divertissant. Le cinéma engagé, lui, doit rapprocher les publics, autour de thématiques sociétales, humaines et éducatives, autour de sujets comme l’égalité des sexes, la justice, la paix, la tolérance face à la différence, etc. 

Extrait du documentaire "Ensemble, c'est possible !" de Safy Nebbou.
©capture d'écran/Youtube

Selon vous, le fait de sensibiliser les spectateurs à ces thématiques contribue à les pousser à agir ?

Le cinéma engagé doit susciter la réflexion et le débat puis, je l’espère, susciter l’action. C’est une étape inévitable en tout cas. Il faut d’abord commencer par sensibiliser, informer, échanger, partager et débattre pour qu’ensuite les gens décident d’agir. Ce travail est nécessaire, il s’agit du terreau, de la base à partir de laquelle, chacun à sa manière peut songer à avoir des gestes citoyens qui vont dans le sens de ne pas "pourrir" la planète.

Ces gestes citoyens dont vous parlez sont-ils des critères que vous prenez en compte lors de vos tournages ?

Oui, la réflexion autour de l’impact écologique que nous pouvons avoir prend de plus en plus de place, nous en parlons de plus en plus. Il faut songer à mettre en place des tournages que l’on appelle "responsables", où l’on se questionne sur le fonctionnement de la régie ou l’utilisation du plastique. Ce sont des choses qui se mettent en place dans tous les secteurs, donc dans le métier du cinéma comme dans les autres métiers.