Chronique culture

Laurent Terras : artiste ultra-terrestre, pour le meilleur et pour le pire

Laurent Terras, Les Ultra-Terrestres [Repassage], 2017
©ADAGP

Un fer à repasser à réchauffer au soleil, des jardinières participatives, des bidons d'essence fossilisés… L'univers de Laurent Terras reflète un souci écologique, traité avec autant d'alarme que d'humour.

Diplômé des Beaux-Arts de Toulon puis d'Aix, l'artiste réalise dessins et sculptures à partir de matériaux bricolés, nous invitant à questionner le chaos du monde. Interview.

À quel moment avez-vous commencé à intégrer des réflexions écologiques dans votre travail artistique ?

Laurent Terras – La notion d'écologie est ancrée culturellement en moi au départ. Mes parents déjà avaient baigné dans mai 68. Au début des réseaux, des imprimantes 3D, de la programmation, j’étais intéressé par tout ce qui était bidouillage. Je suis allé aux Beaux-Arts d’Aix-en-Provence, une école très axée nouvelles technologies.

Je me suis rendu compte qu'il y avait un engouement presque sectaire, de l’ordre de l’adoration pour les machines.

C’est là que j’ai voulu prendre le contre-pied de tout ça. Je revenais d’un an de voyage, où j’avais voulu suivre la route de la soie, vers le Moyen-Orient et la Chine, en prenant le minimum de moyens de locomotion et très peu de photos. J’avais cette idée de ralentir, au niveau de la consommation, de la production, pour un résultat plus qualitatif. Mes premières pièces, en sortant des Beaux-Arts en 1996-1997, étaient des espèces de grandes sphères en terre que j'avais cuites dans un four d’un mètre de diamètre, pour embrasser le monde de mes bras ! La matière était assez enfumée, on avait l'impression de planètes calcinées. Il y avait déjà une dimension presque catastrophiste. Je n’ai jamais eu de déclic particulier dans mon parcours artistique mais je constate après vingt ans de travail que c’est une problématique récurrente…

Laurent Terras, TechnoFossiles, 2012
©ADAGP

Dans les matériaux comme dans la pratique, vous privilégiez le DIY ?

Oui, il y a une notion de bricolage et recyclage des objets. Lorsque j’ai besoin d’une pièce, j’essaie toujours d’en comprendre d'abord le mécanisme pour la fabriquer moi-même. Ça peut paraître ridicule, mais ce n'est pas anodin, c'est important pour moi d’avoir la compréhension du process, du début jusqu'à la fin. Parce qu'on ne peut plus : dans la société dans laquelle on est, on est totalement dépassé technologiquement parlant, par les mises à jour, les ordinateurs, les voitures…

L'artiste aurait ce rôle de décortiquer le fonctionnement du monde ?

Je ne pense pas que l’artiste soit le gourou qui pourra sauver le monde. Moi j’aime beaucoup rêver. Ma femme et mes enfants me disent "C'est important, mais il faut manger aussi !" Ça m’a amené à faire des pièces complètement folles, comme L'essorage des utopies : un vélo relié à un tambour de machine à laver, donc en pédalant, tu peux laver ton linge. Pour la petite histoire : en Corrèze, il y avait pas loin de chez moi une famille d’Anglais dont la dame était très portée sur les panneaux solaires. En discutant on est arrivé à l’idée de cette machine. Je le prenais au second degré : elle permet de faire son sport, laver son linge, et en plus économiser de l’électricité ! Un jour, elle me dit "J'étais en Australie pendant 3 semaines." L'impact écologique du vélo se retrouve complètement balayé par le voyage en avion !

Laurent Terras, L'essorage des utopies, 2009
©ADAGP

Je ne sais pas si on peut demander à l’artiste de porter ou supporter le poids de la conscience écologique.

À mon niveau, j'essaie de réfléchir. Après j’ai une voiture diesel, je mange bio quand je peux, j'ai un jardin mais juste parce que j'ai besoin d'avoir des légumes. Ce n'est pas si fun que ça, l'idée d'écologie en elle-même !

L’art écologique est probablement un art de la discrétion.

Oui ! Par exemple à Tulle, j’ai réalisé le Point Soo.P : deux jardinières surélevées, qui reprennent la forme des croix de géolocalisation. Comme elles sont grandes, sur Google Maps, on peut voir deux petites croix, mais elles sont en béton. On ne peut pas les enlever ni les déplacer. C'est une géolocalisation dans la vie réelle ! (Rires) Les gens du quartier ont la liberté de planter ou ne rien planter. C'est une pièce étrange parce que c'est une sculpture mais aussi un banc. Le revêtement est fait de vaisselle recyclée, de bols cassés ramenés par les habitants. L’idée était de travailler avec des associations, sur 3 à 5 ans, pour un résultat finalement assez humble. Il y a des jeux à côté, les gens peuvent s'asseoir et regarder leurs gosses. Pour l'instant ça ne révolutionne pas le monde. Mais les tessons commencent à apparaître un peu, à former comme une strate archéologique.

Je pense que ce sont des œuvres qui ont besoin de temps.

Laurent Terras, Point Soo.P, 2016
©ADAGP

Qu’est-ce qui vous anime et que vous souhaitez faire passer à travers votre travail ?

Dans l’exposition Vaste monde à Anglet, je présente en ce moment TechnoFossiles : j’ai récupéré des conteneurs qui servent aux énergies, des bidons d'essence ou de gaz, pour en faire des poteries. Ils donnent l’impression d’avoir passé 15 millions d'années dans la terre et de s’être légèrement fossilisés. On nous demande de passer de 90 à 80 km/h pour moins polluer, mais trouver une autre énergie que le pétrole serait beaucoup plus intéressant.

Je travaille aussi actuellement sur des gouaches, Les horizons différenciés : des dessins circulaires, à partir d’une machine que j'ai bricolée avec un skateboard et une table tournante. En géologie, ça désigne les strates qu’on retrouve dans le sol. Cette stratigraphie révèle aussi une dimension écologique. Aujourd’hui, en tant qu’humains, on a du pouvoir. Peut-être que dans 5000 ou 10 000 ans, on ne sera plus là, mais la planète existera encore.

Tandis que le sujet est généralement traité de manière alarmiste ou militante, vos œuvres sont souvent humoristiques. Pourquoi ?

C'est Richard Leydier qui a trouvé le néologisme "écologironie" (pour écologie et ironie). Il s’agit d’une forme d’humour pour que ce ne soit pas invivable. L’avantage de notre société, c’est que dès que quelqu’un invente une solution révolutionnaire, ça peut être immédiatement partagé et changer la donne. Il y a quand même des possibilités, on n’est pas encore dans Mad Max !

Si on veut changer les processus, on est plus nombreux.

Laurent Terras, Les sentiments contradictoires, 2017
©ADAGP

Pour résumer : l’année dernière j'ai réalisé une pièce dans un château à Duras, Les sentiments contradictoires. Elle est composée de mots antonymes (dedans / dehors, oui / non, partir / rester…) écrits sur la façade avec des tubes à la manière des néons publicitaires, mais remplis juste d’un liquide de refroidissement, avec des bulles. Les sentiments contradictoires, c'est nous : pour le meilleur et pour le pire. On peut faire des choses magnifiques et être d'une cruauté absolue, on peut créer des œuvres d'art qui vont rendre les gens bien et détruire un quart de l'humanité. Rien n'est simple.

Précis d'écologironie
Conférence de Laurent Terras
Mardi 15 janvier 2019 à 18h30
Amphithéâtre de l’ESAPB (École supérieure d'art Pays Basque), Cité des Arts, 3 avenue Jean Darrigrand, 64100 Bayonne
Pour plus d'informations, cliquez ici.

Vaste monde #1
Exposition collective
Du 8 décembre 2018 au 26 janvier 2019
Villa Beatrix Enea, 2 rue Albert-le-Barillier 64600 Anglet
Pour plus d'informations, cliquez ici.

Découvrez le travail de Laurent Terras : son site - Documents d'Artistes.

Retrouvez toutes nos propositions de sorties culturelles (et durables) dans notre agenda participatif.