Le calendrier se resserre et il ne repose plus sur un texte unique. Les marques se préparent actuellement au règlement européen sur l’interdiction des produits issus du travail forcé, aux passeports numériques des produits et au renforcement du contrôle des allégations relatives à l’approvisionnement. Bien que la Commission européenne ait adopté, le 13 juillet 2026, un acte délégué retirant les peaux, les cuirs et les articles en cuir du champ d’application du règlement européen sur la déforestation (RDUE), l’exigence de transparence des chaînes d’approvisionnement du secteur du cuir reste entière et la tendance demeure la même. Que le cuir relève ou non du RDUE, les entreprises ont besoin de preuves plus solides sur l’origine des matières et leur circulation tout au long de la chaîne d’approvisionnement.
Tracer, ce n’est pas vérifier
L'effort a pourtant été réel. Dans les grands marchés occidentaux, plus de neuf entreprises sur dix déclarent tracer leur approvisionnement en coton, et la quasi-totalité prévoit d'investir davantage encore (1).
Sauf qu'une large majorité s'appuie, au bout du compte, sur ce que disent leurs fournisseurs. Or un document raconte un processus. Il ne dit rien de la matière. Quand une balle de coton en remplace une autre à la filature pour tenir un délai ou absorber une hausse de coût, le dossier reste impeccable. Le produit, lui, a changé. Personne ne le sait, et surtout pas la marque.
Les analyses le confirment. Le rapport 2026 d’Oritain sur l’intelligence des chaînes d’approvisionnement révèle qu’après trois années de progrès, la part des marques analysées dans le cadre du programme Market Insights ayant obtenu au moins un résultat compatible avec la présence de coton interdit par des législations internationales est passée de 64 % à 90 % entre 2024 et 2025. Trois années de progrès effacées en un seul cycle, précisément au moment où la traçabilité n’a jamais été aussi largement déployée.
Autre constat, plus inconfortable pour les directions achats : déplacer la production vers d’autres régions ne fait pas disparaître le risque. Il migre. Il réapparaît dans des pôles jusque-là considérés comme sûrs. La décision d’approvisionnement censée réduire l’exposition n’a fait que déplacer le risque hors du champ de vision.
Le client a déjà tranché
Les consommateurs ont déjà tranché : cette exigence ne vient pas uniquement de Bruxelles. Elle vient aussi des points de vente. Aujourd’hui, six consommateurs sur dix renoncent à acheter un produit dont l’origine leur paraît peu fiable, faisant passer ce critère avant le prix et la qualité. La défiance coûte désormais plus cher que la confiance ne rapporte.
Ceux qui s’engagent dès maintenant peuvent choisir leur propre rythme face à l’ensemble des textes encore à venir. Tous les autres devront se précipiter pour rattraper leur retard en décembre 2027, sous le regard attentif de leurs clients.
Ces mêmes consommateurs ont également classé les éléments qui emportent réellement leur conviction. La réglementation publique arrive en tête. La vérification scientifique jusqu’à la source occupe la deuxième place. Les propres allégations marketing des marques arrivent dernières, avec seulement 3 %. Toute une génération de communication sur l’approvisionnement responsable, pour un score presque insignifiant.
Le luxe fait face à ce paradoxe avec une acuité particulière : plus un objet est cher, plus il est présumé vertueux. Et plus l’écart entre cette présomption et la réalité de la chaîne d’approvisionnement est grand, plus la marque est exposée. Près de sept consommateurs sur dix réclament une vérification obligatoire de l’approvisionnement éthique du cuir. Dans leur esprit, le prix est une promesse de responsabilité. Or c’est précisément sur les matières nobles du luxe - cuir, cachemire, soie - que la substitution en cours de production est la plus tentante et la plus coûteuse à découvrir après coup.
Trois priorités à engager dès maintenant
Dix-huit mois, à l’échelle d’une chaîne d’approvisionnement, c’est demain matin. Il faut commencer par regarder au-delà du premier rang. Chacun connaît ses fournisseurs directs. Le véritable risque se situe plus en amont, chez les filateurs, les tanneurs et les transformateurs, là où les matières sont mélangées et substituées.
Ensuite, il faut distinguer ce qui est déclaré de ce qui est vérifié. Les deux ont leur utilité. Les confondre revient à prendre une promesse pour une preuve. Enfin, il faut vérifier régulièrement, et non ponctuellement. Un test isolé offre une photographie à un instant donné. Seuls des contrôles répétés permettent de détecter une dérive et, ce qui n’est pas anodin, de modifier les calculs de ceux qui, en amont, pourraient être tentés de prendre des raccourcis.
Sur ce dernier point, la matière possède un avantage que le papier n’aura jamais : elle parle d’elle-même. Le coton, le cuir et le bois portent dans leur composition chimique la trace du sol et du climat qui les ont produits. Les sciences forensiques savent lire cette empreinte, quelle que soit l’histoire qui accompagne l’objet et quel que soit le texte réglementaire qui s’applique à un moment donné.
Mais la véritable question n’est pas scientifique. C’est une question de gouvernance : êtes-vous prêts à découvrir ce que vous ignorez ? Ceux qui s’engagent dès maintenant peuvent choisir leur propre rythme face à l’ensemble des textes encore à venir. Tous les autres devront se précipiter pour rattraper leur retard en décembre 2027, sous le regard attentif de leurs clients.
(1) Source : Oritain, Global Supply Chain Intelligence Report 2026
Par Rupert Hodges, Chief Strategy Officer chez Oritain