La transition vers la mobilité électrique bouleverse les chaînes de valeur. Derrière chaque batterie, il y a une dépendance forte aux métaux stratégiques tels que le lithium, le nickel ou le cobalt, dont l’approvisionnement reste concentré hors d’Europe. À l’horizon 2040, le recyclage pourrait couvrir 25 à 50 % des besoins européens selon les métaux. C’est une opportunité stratégique pour bâtir une filière souveraine, mais encore faut-il définir le modèle industriel adapté.
Recyclage des métaux stratégiques : pour un modèle européen agile et souverain
À l’heure où l’Europe s’interroge sur la sécurisation de ses chaînes d’approvisionnement, le recyclage des métaux critiques apparaît comme l’un des leviers les plus puissants de sa souveraineté industrielle. Selon plusieurs études prospectives, d’ici 2040, entre 25 et 50 % des besoins européens en métaux critiques pourraient être couverts par le recyclage. Ce potentiel, encore largement sous-exploité, permettrait d’éviter l’ouverture de nouvelles mines, de réduire la dépendance extérieure et de limiter les tensions géopolitiques autour des matières premières.
Au-delà des impératifs économiques et stratégiques, le recyclage constitue aussi un levier écologique majeur : moins d'extractions, moins de transport, moins d’émissions. L’Union européenne l’a bien compris et son règlement sur les batteries prévoit l’obligation d’incorporer progressivement des matériaux recyclés dans les chaînes de valeur à partir de 2031. Ce signal réglementaire fort trace une voie claire — celle d’une économie circulaire industrielle, plus sobre et plus résiliente.
Pourquoi la filière tarde-t-elle à émerger ?
Pourtant, le recyclage des métaux issus notamment des batteries électriques n’avance pas au rythme espéré. Plusieurs facteurs structurels expliquent ce décalage. D’abord, les batteries durent plus longtemps que prévu, ce qui retarde l’arrivée de volumes significatifs de déchets en fin de vie. Ensuite, le marché du véhicule électrique, bien qu’en forte croissance, a progressé moins vite que les projections initiales, réduisant d’autant les flux de matière disponibles pour le recyclage.
À cela s’ajoute une évolution rapide des technologies : l’essor des batteries LFP (Lithium Fer Phosphate), moins riches en métaux stratégiques, fragilise les modèles économiques conçus autour d’une chimie dominante comme le nickel-manganèse-cobalt (NMC). Résultat, de nombreux grands projets industriels de recyclage sont aujourd’hui retardés, redimensionnés, voire annulés, faute de visibilité sur les volumes et les matières à traiter.
Les limites du modèle historique "taille continentale"
L’industrie du recyclage s’est longtemps inspirée d’un modèle hérité de la métallurgie et de l’industrie minière ; celui de grandes usines de traitement à l’échelle continentale, pensées pour capter d’immenses volumes et réaliser des économies d’échelle. Si cette logique pouvait fonctionner en Asie ou en Amérique du Nord, elle se heurte en Europe à des contraintes environnementales, réglementaires et sociales beaucoup plus fortes.
De plus, le marché européen est encore trop fragmenté pour garantir un approvisionnement régulier et massif. Trop peu nombreux sont ceux qui peuvent garantir un accès privilégié à un gisement. Les distances, la diversité des réglementations nationales et la volatilité des flux rendent ces infrastructures lourdes difficilement rentables. Ce modèle "centralisé" montre aujourd’hui ses limites. Il fige les investissements, réduit la capacité d’adaptation technologique et freine l’émergence d’un tissu industriel diversifié. Ces grandes échelles de projets sont peu compatibles avec les attentes habituelles des investisseurs et prêteurs : sécurisation des approvisionnements, contrats de vente des produits, permis environnementaux, équation économique validée.
En misant sur un modèle européen, compétitif, durable et adaptable, le continent peut transformer le recyclage en atout stratégique majeur, réduire sa dépendance extérieure et affirmer sa souveraineté industrielle à l’horizon 2035.
Vers un modèle européen décentralisé, agile et innovant
Face à ces défis, l’Europe a tout à gagner à inventer son propre modèle de recyclage, mieux adapté à ses réalités économiques et environnementales. Ce modèle pourrait s’appuyer sur des unités plus petites, modulaires et déployées localement, à proximité des gisements de déchets et des utilisateurs finaux.
Ces nouvelles infrastructures seraient propres, sobres en énergie et génératrices de peu de déchets secondaires. En s’appuyant sur des technologies de pointe — hydrométallurgie, électrolyse, procédés — elles pourraient réduire leur empreinte carbone tout en atteignant des taux de récupération élevés.
La clé réside aussi dans les partenariats territoriaux : coopération entre fabricants, recycleurs, collectivités et acteurs de la logistique pour sécuriser les gisements de batteries usagées et garantir la valorisation locale des métaux. Cette approche rend chaque projet plus solide. Cette approche est aussi plus flexible, et permettrait d’ajuster rapidement les procédés aux évolutions de chimie et d’éviter les lourdeurs d’un modèle figé sur une technologie unique.
Trouver la bonne échelle
L’Europe n’a pas vocation à reproduire les méthodes héritées de l’industrie minière, inadaptées à ses contraintes environnementales et économiques. Les stratégies fondées sur la seule recherche d’économies d’échelle — via des usines géantes — ne se matérialisent pas et ne répondent pas aux besoins réels du marché.
La véritable question n’est plus celle de la taille, mais celle de la bonne échelle, celle qui permet d’innover, de réduire les déchets, de former des partenariats solides et d’accompagner l’évolution rapide des technologies. En misant sur un modèle européen, compétitif, durable et adaptable, le continent peut transformer le recyclage en atout stratégique majeur, réduire sa dépendance extérieure et affirmer sa souveraineté industrielle à l’horizon 2035.
Par Benoît Samanos - COO chez Mecaware