Environnement

La "guerre des métaux rares", ou la face cachée de la transition énergétique

©VALERIAN MAZATAUD/HANS LUCAS

Entrant dans la composition de plus en plus d'objets du quotidien dont les fameuses technologies vertes, clé de voute de la transition énergétique en cours, les métaux rares sont aujourd'hui au coeur d'enjeux environnementaux, économiques et géopolitiques majeurs, en raison notamment de l'explosion de la demande, explique à ID le journaliste Guillaume Pitron, auteur de la Guerre des métaux rares. 

Qu’appelle-t-on exactement un métal rare ? 

Premièrement et contrairement à ce que l'appellation laisse penser, un métal rare ne l'est pas vraiment en réalité, puisque l'on en trouve partout sur Terre. Simplement, la concentration de ces métaux dans l’écorce terrestre est extrêmement diffuse, c’est-à-dire très faible par rapport à un métal abondant tel que le zinc, le cuivre ou le fer par exemple.

On les considère également comme stratégiques lorsqu'ils sont utilisés dans des industries clés : par exemple en France, le tungstène est stratégique compte tenu de son importance dans les alliages en aéronautique. Mais ce dernier est également appelé critique, une autre dénomination qui correspond à une nomenclature différente : la criticité signifie qu’ils peuvent ne pas être rares mais qu'il y a des tensions sur l’approvisionnement, avec beaucoup de demande mais pas assez d’offre et donc des risques de pénurie. Au croisement de ces critères, rareté géologique, criticité et aspect stratégique se trouvent une trentaine de ces métaux, dont le tungstène, le cobalt, le gallium, le germanium, l’indium…

Quelle utilisation fait-on de ce matériaux ? 

Avant les années 70 on connaissait ces métaux, mais on ne savait pas encore comment l’industrie pourrait utiliser leurs propriétés (catalytiques, optiques, magnétiques...) extraordinaires. C’est à cette période que l'on a commencé à savoir les exploiter à des finalités industrielles. Depuis, on en raffole et de nouvelles applications sont trouvées chaque jour. Aujourd’hui, dans notre vie d’urbain, on ne peut pas passer une journée sans un métal rare : ils sont présents dans les téléphones mobiles par exemple, dont ils permettent la miniaturisation tout en conservant l'efficience, mais également dans les technologies de l’énergie qui nous entourent. Les volumes sont très restreints et pourtant on ne sait pas faire sans, autrement cela signifierait revenir en arrière. Nous accélérons donc notre dépendance à ces métaux.

Quels problèmes entraine cette dépendance ? 

Sur le plan écologique, le problème vient en premier lieu de l'extraction, qui a un coût très lourd : quand vous extrayez quelques milligrammes de ces métaux par dizaines de kilos de roches et qu’il vous faut arriver à des centaines voire des milliers de tonnes, les dégâts sont colossaux. Par ailleurs, il faut ensuite raffiner ces métaux, c'est-à-dire les séparer de la roche, mais également les séparer entre eux pour aboutir à des matières pures à 100 %. Et pour cela, il faut faire appel à des produits chimiques. Le problème, c’est que les eaux, chargées en déchets et en rebuts quelquefois radioactifs, ne sont ni recyclées ni retraitées, en Chine notamment. Il y a donc de graves problèmes environnementaux générés par le rejet des eaux usées, avec la pollution des cours d’eau, des nappes phréatiques ou encore des terres, qui ont des impacts sanitaires sur les populations environnantes.

Ensuite sur le volet géopolitique il y a un pays, la Chine, qui concentre aujourd'hui la majeure partie de la production de ces métaux rares. Non pas parce qu’elle en possède tous les gisements, mais parce que les occidentaux ont fermé leurs mines pour ne pas assumer le coût écologique de ces matières premières. Donc la Chine se retrouve avec ce qui se révèle être à la fois un fardeau écologique mais également une aubaine économique, avec 95 % de la production mondiale des terres rares. Elle peut ainsi faire la pluie et le beau temps sur les marchés dont elle détient le leadership voire le quasi monopole et décider par exemple de limiter les exportations de ces matières  et de s’en servir pour ses propres applications technologiques. À titre d'exemple, c’est un peu comme si le boulanger du village avait sécurisé tous les apports de farine : le concurrent immédiat aura forcément quelques difficultés à faire du pain. Aujourd'hui, la Chine ne veut pas uniquement être un fournisseur de farine mais également un fournisseur de pain.

Il est donc impossible de produire des métaux rares de façon écologique ? 

Les deux ne seront jamais compatibles. Encore une fois, un métal rare sort du fin fond de l’écorce terrestre et son extraction a un coût. En revanche, il est possible de faire des mines responsables, avec un meilleur encadrement législatif et réglementaire, des médias actifs pour souligner les risques… Un métal responsable oui donc, mais un métal propre non. On peut également faire moins sale en recyclant et donc en en réduisant les besoins non pas de matière en général mais de production, mais évidemment cela coutera plus cher.

La réponse à ces enjeux passe notamment par une relocalisation de la production...

Effectivement. D’abord pour être souverain sur nos matières premières et sortir de la dépendance à la Chine. Mais également pour réduire l'impact environnemental, car la réglementation française, avec le contrôle de l’Etat, de la société civile, des ONG, des journalistes... est bien plus stricte et rigoureuse que celle des mines du fin fond de la Chine. Partant, des mines moins sales, des minerais moins sales et donc des technologies vertes moins sales. Cela ne réduira pas nos besoins, mais au moins cela permettra de faire des technologies qui soient plus respectueuses de l’environnement. Suivant cette logique, la réouverture de mines en France ferait sens d'un point de vue écologique.

Il y a donc une forme de paradoxe, chaque transition énergétique amenant son nouveau lot de problèmes…

Ce que l'on observe, c’est que cette nouvelle transition énergétique et technologique génère autant de déchets qu’elle trouve de solutions aux problèmes précédents. Partant de ce constat, je pense que c’est un leurre de croire que par la grâce des technologies vertes nous allons nous en sortir, et il est clair qu’il y a d’autres solutions à trouver. Dans le cas présent j’ai envie de croire que sans pour autant baisser notre consommation au quotidien, on peut optimiser les ressources et faire aussi bien mais avec moins. Il faut en particulier découpler la croissance du PIB de la croissance de la production, en réutilisant la matière : c’est pour cette raison que la grande transition de mon point de vue est la transition vers l’économie circulaire et la réoptimisation des ressources par la collecte, la réutilisation, la réparation ou encore le recyclage. Autant de leviers qui permettent de faire en sorte que la durée de vie de la matière soit la plus longue possible. 

Le secteur financier a un rôle capital à jouer dans la transition énergétique. Comment l'investissement socialement responsable peut-il se saisir de ces enjeux ? 

D’abord, il est primordial de prendre conscience de ces problématiques et de la vérité écologique de toutes les technologies vertes, en appréciant l’ensemble du cycle de vie de ces matières premières, de leur fabrication à leur recyclage. Il y a également la nécessité, dans le cadre d’une logique de responsabilité environnementale, d’investir dans des acteurs occidentaux et qui extraient en Occident, ce qui permettra de se rapprocher du producteur, mais aussi de garantir des pratiques plus strictes et d’avoir un meilleur sourcing. Enfin, il faut regarder en direction des acteurs du recyclage, dont la filière doit se développer.