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Santé

Une application pour aider à sauver des vies

Docteur Lionel Lamhaut, co-fondateur de l'application Sauvlife
©DR/Sauvlife

Alors que les arrêts cardiaques sont l'une des causes principales de décès, les Français sont encore trop peu nombreux à connaître les gestes qui sauvent. Avec l'application Sauvlife, le docteur Lionel Lamhaut veut permettre aux citoyens d'intervenir dans un rayon d'action de dix minutes avant l'arrivée des secours.

Selon une étude de 2019, environ 46 000 personnes sont victimes d'arrêts cardiaques chaque année en France. Avec seulement 20% de la population formée aux gestes de premiers secours, la France est très en retard par rapport à ses voisins européens. Les Allemands sont par exemple 80% à connaître les gestes essentiels à effectuer. ID a rencontré le docteur Lionel Lamhaut, médecin urgentiste au Samu et président de l'application Sauvlife, qui veut former et alerter les personnes pour leur permettre d'intervenir à proximité d'un arrêt cardiaque.

Qu’est-ce qui vous a poussé à créer Sauvlife ? Quel est votre fonctionnement financier ?

Aujourd’hui, Sauvlife cherche à répondre à un problème de santé publique qui est l’arrêt cardiaque. Il provoque 40 000 à 50 000 morts par an en France, avec un taux de survie extrêmement bas, probablement en-dessous de 5%. Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’une minute sans massage cardiaque, c’est 10% de chance de survie en moins. 

En France, les services de secours sont très organisés, et mettent 13 à 14 minutes pour arriver. Avec ces chiffres, on comprend qu’il faut l’intervention d’un citoyen avant, si l’on veut augmenter les chances de cette survie. Cela a déjà été démontré dans d’autres pays : l’intervention de citoyens permet l’augmentation de la survie de manière très notable. Les pays nordiques arrivent par exemple à 40% de survivants. Ce chiffre est tout à fait atteignable, à condition d’avoir des gens capables de faire un massage cardiaque et une défibrillation très rapidement.

Pour ce qui est de notre fonctionnement, nous sommes une association de loi 1901. Nos services sont gratuits pour les citoyens, tout comme pour les SAMU. Nous ne vivons que de mécénat et de dons des entreprises et des citoyens.

Est-ce que ce n’est pas juste un pansement sur un plus gros problème ? Est-ce qu’il ne vaudrait pas mieux enseigner davantage les premiers secours dans le système éducatif : collèges, lycées…?

Sauvlife ne va pas répondre à cette problématique-là. Notre rôle va permettre d’alerter les gens qui se situent à proximité. Quand j'arrivais sur place en tant que médecin du Samu, j’entendais souvent les gens dire : "si j’avais su, je serais venu faire ce massage cardiaque". Mais ils ne sont généralement pas au courant lorsqu’il y a un arrêt cardiaque dans l’appartement d’à côté par exemple. 

Notre application va permettre d’alerter ceux qui sont à dix minutes à pied pour leur demander s’ils sont disponibles. Ensuite, nous allons les guider pour se rendre sur place et leur faire prendre un défibrillateur au passage. Et si vous n’êtes pas formé, nous allons vous guider pour réaliser les gestes qui sauvent. Le Samu sera également derrière vous et pourra utiliser la visioconférence pour vous accompagner.

Nous répondons donc à deux problèmes qui sont un peu différents : alerter la population avant l’arrivée des secours professionnels, et les aider à travers l’application s’ils ne sont pas formés. Mais les citoyens formés ont également besoin de cette aide. On n’est jamais prêt à ça sur le moment, notamment à cause du stress.

On ne se rend pas forcément compte avant de ce que l’on va vivre pendant l’intervention. Est-ce que vous l’intégrez dans votre démarche ?

Complètement. L’idée quand vous répondez à une alerte, c’est que vous entrez dans un tunnel, un peu comme dans une situation de gaming. Vous allez suivre cette direction et réaliser des gestes parce que vous êtes aidé. C’est ce qui change toute la donne : ne pas être seul au moment de l’intervention. Vous êtes emmené par une application avec le Samu derrière vous. 

Aujourd’hui, sur la population de 530 000 citoyens sauveteurs, il y a une vingtaine d’interventions par jour"

L’autre point, c’est que tous les citoyens-sauveteurs qui sont allés sur place, sont ensuite appelés par quelqu’un de chez nous pour débriefer la situation. Nous avons fait des études là-dessus, et on s’est aperçu que quelques citoyens sauveteurs vont être un peu secoués après leur intervention, ce qui est normal. Mais tout finit par rentrer dans l’ordre au bout de trois jours maximum. Aujourd’hui, sur la population de 530 000 citoyens sauveteurs, il y a une vingtaine d’interventions par jour et aucun problème grave n’est détecté chez celles et ceux qui ont agi.

On est dans une société où on tend à cacher nos morts et la maladie. Est-ce important de rappeler aux gens qu’ils risquent d’être confrontés à la mort en essayant de sauver une vie ?

C’est normal que ça nous pose des questions lorsque l’on intervient. Ce qu’il faut, c’est le voir d’une manière extrêmement positive : sans l’action d’un citoyen, il n’y a pas d’espoir d’avoir des survivants. Il ne faut pas voir l’arrêt cardiaque uniquement comme une situation où quelqu’un va mourir, mais au contraire comme celle où quelqu’un peut voir sa vie sauvée par une autre personne. 

Il s’agit de positiver la vision de l’arrêt cardiaque, qui reste encore un tabou en France. Est-ce que vous avez déjà vu une publicité à une heure de très grande écoute sur cette thématique, comme pour les accidents de la route ? Pendant longtemps, on a cru que l’on ne pouvait rien faire sur l’arrêt cardiaque, mais cette idée est dépassée. En agissant, on peut avoir des survivants. Aujourd’hui, Sauvlife c’est 300 coeurs qui sont repartis en trois ans et demi.

Quand on est citoyen-secouriste et qu’on intervient, on voit ensuite arriver une équipe de professionnels très calme et en contrôle qui prend le relais avant de nous en aller sans savoir comment la personne va aller, ce qui peut être frustrant. Est-ce un choix logique ou technique de la part de Sauvlife ?

C’est un choix logique. Cela répond à une philosophie du secret médical. Lorsqu’on intervient, on n’est pas légalement dans le besoin d’avoir une information médicale transmise. Ensuite, il s’agit de l’objectif : pourquoi ce citoyen-sauveteur agit ? Pour aider quelqu’un en détresse. Même si cette expérience est malheureuse, l’important c’est que ce citoyen sauveteur ait participé dans la chaîne de secours. La philosophie c’est que nous devons tous agir, quel que soit le résultat.

Bien sûr, quand on intervient on a quand même envie de savoir. Des collègues hollandais travaillent actuellement sur ce point là, pour laisser la liberté individuelle au patient de donner son autorisation d’entrer en contact, et aussi celle du sauveteur. Ils mettent un bracelet au patient, et ils donnent le code au citoyen sauveteur. Si le patient survit, il peut rentrer le code dans l’ordinateur et dire qu’il souhaite rentrer en contact avec les gens qui sont intervenus. Ce n’est pas ce qui nous a paru le plus important initialement.

 Au delà de l’application, nous avons créé une communauté de gens, avec une entraide qui est magnifique"

Il y a aussi des sauveteurs qui ne veulent pas savoir, tout comme des patients ne veulent pas avoir de contact avec les gens qui les ont sauvé. Par exemple, pour l’une des toutes premières personnes que l’on a sauvé dans un tout petit village rural, le sauveteur ne voulait pas qu’on dise son nom au patient qui a survécu. C’est une décision qui est très personnelle à chaque fois.

Au-delà de l’application, nous avons créé une communauté de gens, avec une entraide qui est magnifique. Pendant très longtemps on a dit : "le portable, ça isole", "la population ne pense qu’à elle-même". Ce n'est pas vrai. On voit que les gens adhèrent complètement à nos dispositifs. On a également des exemples de sauveteurs qui sont restés sur place pour encadrer les familles avec les secours, voire les emmener à l’hôpital, garder un animal, passer le lendemain…C’est quelque chose à laquelle nous n’avions pas du tout pensé, et ça participe au succès de l’application.

Est-ce que vous avez des retours d’expériences ? Est-ce que des citoyens choisissent de désactiver l’application brièvement après avoir été appelés pour "lâcher-prise" après cette expérience ? 

À tout moment, je peux ne pas répondre quand il y a une urgence. L’idée c’est de se dire que si je ne peux pas, le voisin à côté de moi pourra voir l’alerte et y aller, et que l’inverse sera possible le lendemain. Notre message, c’est qu’il n’y a pas de culpabilité à avoir lorsque l’on ne peut pas répondre à un appel.

Nous avons observé que les gens qui sont intervenus sont secoués dans les trois premiers jours, mais qu’après il n’y a plus de problèmes. En revanche, nous avons des appels de gens qui disent qu’ils ont vu l’alerte, mais trop tard ! Et ils imaginent qu’à cause d’eux, quelqu’un est peut-être mort. Notre réponse à ça, c’est de leur dire qu’ils sont un plus par rapport aux secours habituels. 

De plus, notre communauté doit continuer à croître, et il faut que ce soit toujours les personnes les plus proches qui puissent intervenir. La santé, c’est un bien qui nous appartient à tous, surtout en France. Nous devons agir en fonction de notre niveau de compétences. C’est cette notion de collectif humain que nous souhaitons mettre en avant avec Sauvlife.

Une interview réalisée en partenariat avec France Inter. Écoutez la chronique Social Lab ici

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