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Entretiens

Christophe Revelli (Kedge Business School): "Pas de bourgeons durables dans des racines financiarisées"

©D.R

Christophe Revelli est professeur de finance durable et d'investissement à impact à la Kedge Business School. Titulaire de la chaire de recherche CANDRIAM/KEDGE Finance Reconsidered : Addressing Sustainable Economic Development, il est également membre du conseil d'administration du Forum pour l'Investissement Responsable (FIR). Dès 2016, il fonde le premier Master européen entièrement dédié à l'intégration des enjeux et critères durables dans les décisions financières, qu’il dirige pendant 6 ans (MSc Sustainable Finance).

Quelle est votre définition du greenwashing en ESG et plus spécifiquement en investissement climat ? 

Le greenwashing peut se définir comme l’utilisation d’outils durables en tant qu’outils d’ajustement du business as usual. Le paradigme et les outils sont financiarisés. Le marché construit donc des produits verts ou durables qui le sont également, puisqu’ils sont encastrés dans une conception théorique non écologique et purement financière. Des chiffres creux : 1 actif sur 3 est soi-disant géré de manière durable, selon le dernier rapport de la Global Sustainable Investment Alliance (GSIA, 2020). En réalité, le sustainable finance gap est énorme (NDLR : la marge pour parvenir à une finance vraiment durable) : le montant des subventions publiques et privées aux énergies fossiles est démesuré ; les scandales environnementaux sont nombreux ; les indicateurs sur les écosystèmes terrestres chutent encore ; seulement 1 % du marché obligataire mondial est vert, dont la moitié n’a aucun reporting d’impact ou de sous-jacents écologiques...

Est-il illusoire de vouloir délimiter avec précision les contours du greenwashing en finance ? Les pratiques d'intégration ESG sont très variables…

Il faut surtout encastrer la finance avant de penser à faire de la finance durable. Il n’y a pas de bornes méthodologiques à proprement parler sur l’ESG, parce que cela reste un outil d’ajustement de performance et de risque pour les praticiens. La responsabilité fiduciaire d’un financier est de gérer les risques et créer de la performance pour ses clients. L’ESG n’est donc qu’une variable d’ajustement matérielle de risques et de cash-flows (si les projets ESG ne sont pas rentables ou s’ils sont trop risqués, ils ne se réaliseront pas, quel que soit l’urgence écologique ou climatique). Tant que la vision et les racines sont financières, voire financiarisées, les branches et les bourgeons ne pourront pas être durables.

Les labels se présentent comme des balises incontournables. Le sont-ils et pourquoi ?

Non car encore une fois, ils sont construits sur des logiques financiarisées (compétition, classement, manque de transparence, benchmarks financiers…). La volonté n’est pas là, ce sont des vitrines de bons exemples, mais lorsque l’on voit que des ETF Blackrock sont labellisés, l’épargnant a le droit de se poser des questions de l’utilité réelle de sa démarche (flou du label, manque de lisibilité, de transparence…). L’étude publiée en 2021 par l’EDHEC Risk Institute démontre que les critères climatiques comptent pour 12 % maximum dans l'élaboration des indices boursiers spécialisés. La dernière étude publiée par le Carbon Disclosure Project (CDP) démontre que seuls 158 fonds sur 16500 sont alignés sur une trajectoire conforme aux objectifs des accords de Paris (+1,5°C). La tendance est plutôt aux alentours de +2,75°C. Or 158 fonds, c’est largement en dessous que tous les fonds labellisés dans le monde…

Seul moyen de faire bouger les lignes très vite : ré-encastrer la finance dans la décision politique, réguler le marché, mettre plus de stabilité financière avant de penser durabilité.

Quelles sont les initiatives de Place ou les organisations multi-acteurs faisant bouger les lignes sur le greenwashing, la transparence, l’exigence ?

Il en manque aujourd’hui, seul le régulateur et les décideurs politiques ont le pouvoir de juger, sanctionner, condamner. Seul moyen de faire bouger les lignes très vite : ré-encastrer la finance dans la décision politique, réguler le marché, mettre plus de stabilité financière avant de penser durabilité. La doctrine AMF va dans ce sens, le pack de régulation européenne pousse, notamment la SFDR. Il faut aller plus loin sur la sanction en fonds propres, les condamnations, la fin de la gratuité du capital naturel, les subventions publiques aux énergies fossiles, le quantitative easing. Toute la régulation ESG ne servira strictement à rien, si les paradis fiscaux, le trading à haute fréquence, la concentration des actifs et des acteurs, la titrisation, les marchés non réglementés et le dopage des marchés aux liquidités "banque centrale" sur des actifs bruns (quantitative easing) existent toujours !

Les étudiants ont-ils des enseignements sur le marketing / la communication sur les produits financiers, avec des mises en garde sur la tentation des abus de verdissement ?

Globalement peu, voire pas. Mais ils en ont chez nous à Kedge, où nous apprenons à nos étudiants à maîtriser les codes de la communication extra-financière et des aspect juridiques et légaux de la finance durable et de RSE… Les cours en finance durable sont en train de se démocratiser un peu plus dans les formations, mais il reste du retard sur les enjeux réels. Il faut avoir pris de l’avance dans les contenus pour en arriver à cette question, et sortir des cours de finance uniques de pricing ESG, analyse des risques ESG, où la durabilité est un nouveau facteur d’ajustement des prix et des risques. C’est aussi une histoire de choix de paradigme, de positionnement éthique de l’enseignant.

Quelles sont vos observations sur les pratiques abusives de certaines sociétés de gestion, notamment sur les dernières affaires BlackRock et DWS ?

Le souci est que le marché est avant tout financier, concentré, hégémonique. Lorsque vous avez la taille dominante de BlackRock, vos décisions influencent considérablement le marché (même principe que les GAFA). C’est d’abord la cause du problème. Certains commentateurs s’étonnent qu’un acteur ayant près de 10 000 milliards d’actifs sous gestion puisse avoir une volonté philanthropique ou verte… Son unique but est financier et hégémonique : imposer une vision de la finance, influencer les décisions, les régulateurs, le marché, les politiques. BlackRock utilisera "la durabilité" dans cet objectif de poursuivre et servir son business as usual.

BlackRock, c’est un discours de Larry Fink pro-climat tous les ans à l’attention des actionnaires ; mais en même temps, le financement de 87 milliards d’investissement dans les énergies fossiles en 2019, le soutien de seulement trois résolutions de lutte contre le réchauffement climatique sur 36 lors d’AG d’entreprises américaines cotées, le vote contre la résolution d’actionnaires soumise à l’AG de Total, demandant d’aligner ses activités sur l’Accord de Paris (NDLR : BlackRock est actionnaire du groupe à hauteur de 6,3 %). Je suis presque déçu que le monde se soit rendu compte du greenwashing de BlackRock seulement lorsque Tariq Fancy a parlé.

Pour DWS, je suis ravi de voir que la SEC s’empare du dossier. J’espère que cela calmera les communicants sur le verdissement de leur campagne et de leurs documents contractuels…

Comment résoudre ce type de problèmes et pourquoi est-ce important d’y répondre ?

Nous observons dans le cas DWS, le pouvoir du régulateur pour condamner les abus ou fraudes. C’est le seul moyen de ré-encastrer la finance dans le durable : une régulation forte, intransigeante, qui se positionne sur du hard law, dans une durabilité forte ! Mais il faudra aller plus loin pour que la durabilité soit au cœur de toutes les décisions par défaut : réforme de la comptabilité, du langage financier, redéfinition des indicateurs macro et micro… Le problème est de créer un électrochoc qui permettra de retrouver de la confiance, de la crédibilité, de condamner les mauvais élèves. L’urgence date d’hier et non d’aujourd’hui, il faut donc accélérer très vite !

Que pensez-vous du cadre réglementaire pour lutter contre le greenwashing ?

Cela va dans le bon sens. Le public et le régulateur doivent reprendre la main sur ces sujets de société qui dépassent le simple marché. Ce dernier ne peut en avoir la seule responsabilité. La loi doit d’abord s’inscrire sur la fraude à la communication (raison du washing), comme le font l’AMF ou la SFDR. Mais la justice doit ensuite accompagner la loi pour que les fraudeurs soient punis (comme dans le cas DWS). La taxonomie n’est pas encore à la hauteur. Le risque d’implosion est fort tant les exigences fixées par le HLEG sont loin d’être réalisées, si l’on regarde la dernière version du projet de taxonomie, incluant gaz et nucléaire comme des actifs verts. Mais pour aller plus loin, il faut actionner les deux leviers communs suivants : régulation et investissement public massif, sous forme d’un "SDGs ou sustainable easing". Les subventions aux projets bruns doivent être abolies et déplacer sur les énergies renouvelables.

A ce titre, un exemple frappant et simple permet de mieux comprendre la situation ubuesque dans laquelle nous nous trouvons : selon un rapport récent du FMI (2021), le montant des subventions au secteur énergétique fossile (charbon, pétrole, gaz naturel et électricité) représente 5 900 milliards de dollars US au niveau mondial (équivalent 6,8% du PIB mondial), avec une hausse prévue de 7,4 % d’ici 2025. En encourageant le gaspillage d'énergie et la destruction environnementale et sociale, les subventions énergétiques exacerbent également la vulnérabilité des pays et des consommateurs à la volatilité des prix internationaux de l'énergie, souvent considéré comme non socialement non juste, car bénéficiant majoritairement aux 20 % des ménages les plus riches. Au final, le signal prix ne reflète pas du tout le prix réel du secteur fossile, et fausse la concurrence avec le prix des énergies renouvelables, qui restent plus chères. Grâce à ce processus de dopage aux liquidités, le prix des énergies fossiles serait réellement supérieur d’au moins 50 % pour 99 % du charbon, 52 % du fioul et 47 % du gaz naturel.

Comme pour la taxonomie, la peur est de quitter l’ancien monde… La raison est paradigmatique, idéologique. Sans la croissance basée sur notre modèle destructeur existant, rien ne serait possible. Tout ceci doit cesser, et très vite !