Abonnez-vous

En vous abonnant, vous acceptez notre politique de confidentialité.

Analyses

La biodiversité devient un enjeu majeur pour les sociétés de gestion

©MMCez/ Shutterstock

A l’image du climat il y a quelques années, la biodiversité est en passe de devenir un sujet incontournable dans les sociétés de gestion. Poussés par la réglementation à agir, les gérants se heurtent toutefois à un manque de consensus sur les méthodologies de mesure des impacts, ainsi qu’à l’absence de données dans les entreprises.

Après la lutte contre le réchauffement climatique, le prochain grand défi de la finance est sans doute la préservation de la biodiversité. Comme pour la question du carbone, les acteurs financiers ont aujourd’hui conscience de l’urgence d’agir : selon le rapport de l’IPBES (Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques) de 2019, un million d’espèces animales et végétales sont aujourd’hui menacées, alors que 85 % des zones humides ont déjà disparu, de même que 50 % des coraux. L’enjeu n’est pas seulement d’assurer l’habitabilité de la planète : il est aussi financier. Dans un rapport publié fin 2020, le réassureur Swiss Re estimait que 42 000 milliards de dollars dépendent d’une biodiversité en bonne santé. Soit 55% du PIB mondial. "La biodiversité est un enjeu économique, on ne le traite pas par philanthropie ou risque d’image", explique Augustin Vincent, responsable de la recherche ESG chez Mandarine Gestion. "Si le capital naturel s’érode, il y aura des conséquences directes sur l’activité et donc les revenus des entreprises." Au-delà de la perte potentielle de chiffre d’affaires liée à des hausses de coût ou des problèmes d’approvisionnement, les entreprises qui ne respectent pas la biodiversité font aussi face à un risque d’image, avec un impact potentiellement important sur leur cours de Bourse.

La biodiversité est un enjeu économique, on ne le traite pas par philanthropie ou risque d’image"

Encore peu de méthodologies

Les fonds d’investissement sont encore peu à avoir pris le sujet à bras le corps, mais certains d’entre eux travaillent depuis plusieurs années déjà au développement de méthodologies permettant d’estimer leur impact sur le vivant. Mandarine Gestion a par exemple développé le Mandarine Biodiversity Score, un outil propriétaire qui évalue le risque de biodiversité des entreprises et permet d’établir une notation interne. L’outil est basé sur trois piliers : les politiques des entreprises en matière d’environnement, de biodiversité et de changement climatique, les données dites de pression - émissions de carbone, polluants de l’air, de l’eau et du sol, utilisation des ressources naturelles -, et enfin le principe de double matérialité, c’est-à-dire à la fois la dépendance et l’impact vis-à-vis de la biodiversité des secteurs d’activités dans lesquels exerce l’entreprise. "Il n’existe pas aujourd’hui de consensus de place sur les méthodologies d’empreinte biodiversité des investissements, c’est pourquoi nous avons développé cet outil, qui nous permet d’avoir une première appréciation du risque biodiversité des entreprises", explique Augustin Vincent. Développé pour le fonds Mandarine Global Transition, le Biodiversity Score devrait être appliqué à l’ensemble des fonds de la société de gestion d’ici la fin de l’année.

La Financière de l’Echiquier fait aussi partie des pionniers sur le sujet. La société de gestion utilise la métrique MSA, qui permet de mesurer l’abondance moyenne d’espèces au kilomètre carré. Elle a déterminé l’empreinte biodiversité de tous ses fonds avec l’aide de Carbon 4, l’idée étant de faire un premier bilan avant de mettre en place des objectifs de plus en plus ambitieux. Pour le fonds Echiquier Climate & Biodiversity Impact Europe, dédié à la thématique, le travail d’analyse est plus précis. Les gérants ont développé le Score Maturité Climat & Biodiversité, qui se base sur quatre piliers : la gouvernance, la politique climatique, la politique biodiversité, et la notion de transition juste. "La transition risque de faire perdre des emplois et de coûter cher. Il y a des enjeux sociaux très forts, liés à la manière dont les entreprises vont répercuter ces changements. Il est important pour nous de suivre comment les entreprises gèrent ces enjeux", explique Luc Olivier, gérant du fonds. Pour intégrer Echiquier Climate & Biodiversity Impact Europe, les entreprises doivent atteindre un score minimum.

Des données éparses

Quelle que soit l’approche qu’elles privilégient, les sociétés de gestion qui souhaitent mesurer leur impact sur la biodiversité se heurtent toutes au même problème : l’absence de données fiables. "Toutes les entreprises ne sont pas matures sur le sujet : si certaines commencent à peine à aborder la biodiversité dans leur stratégie, d’autres ont déjà une belle courbe d’expérience derrière elles", observe Augustin Vincent. Un avis partagé par Luc Olivier : "L’enjeu climat est de plus en plus encadré, connu et mesuré, mais ce n’est pas encore le cas pour la biodiversité", estime-t-il. Pour le professionnel, le dialogue est aujourd’hui l’outil le plus intéressant à disposition des gérants, car il permet d’aller chercher des informations qualitatives, mais aussi de faire s’interroger les entreprises sur ces enjeux.

Entreprises comme sociétés de gestion sont en outre poussées par la réglementation à produire et exploiter des données de plus en plus précises. L’article 29 de la loi énergie-climat impose ainsi aux fonds d’expliquer comment ils s’alignent avec les objectifs prévus dans le cadre des traités de la Convention sur la diversité biologique de 1992 - contribution à la réduction des pressions et impacts sur la biodiversité, appui sur un indicateur d’empreinte biodiversité. Ils doivent aussi intégrer la biodiversité dans leur gestion des risques. "L’article 29 demande de détailler notre stratégie et nos outils de mesure liés à la biodiversité. Les acteurs financiers sont toutefois dans le flou pour le moment, car la réglementation pour la finance est entrée en vigueur en amont de celle destinée aux entreprises. Nous disposons donc encore de peu de données précises", détaille Luc Olivier.

Un cadre en construction

La réglementation française n’est pas la seule à s’être emparée du sujet. La protection et la restauration de la biodiversité et des écosystèmes est l’un des six objectifs environnementaux de la taxonomie européenne, et sera donc intégrée au texte dans les prochains mois. Le sujet est déjà pris en compte indirectement par les premiers actes délégués de la taxonomie, par le biais du "do no significant harm”, un principe qui a nourri les réflexions de la Commission européenne et qui impose aux activités de ne pas nuire à l’un des six objectifs environnementaux pour pouvoir être définies comme vertes. "À partir de l’année prochaine, les entreprises vont devoir déterminer la part de leur chiffre d’affaires aligné avec la taxonomie. Nous pensons que cela va stimuler davantage de transparence sur les indicateurs dédiés à la biodiversité et ainsi donner une nouvelle grille de lecture aux investisseurs", estime Augustin Vincent.

Si les entreprises sont en retard sur le sujet, il en est de même pour les labels durables. Certains labels, comme les labels allemand, autrichien ou belge, excluent des secteurs qui ont des impacts négatifs importants sur les écosystèmes, mais le mot biodiversité n’apparaît pas noir sur blanc dans les cahiers des charges. "La biodiversité est un enjeu systémique, ce n’est pas une seule question de ratio rendement/ risque", insiste Luc Olivier. "Il ne faut pas se cacher derrière l’insuffisance de données ou de connaissances pour ne pas agir. Nous engageons le dialogue avec les entreprises, utilisons la donnée qui existe tout en étant conscients de ses limites et nous avançons. Il y a eu beaucoup de retard pris sur le sujet du climat pour ces raisons, mais c’est le propre des fonds à impact d’agir."

Une initiative de place pour faire bouger les lignes 

Les acteurs financiers sont de plus en plus nombreux à se mobiliser pour permettre une meilleure prise en compte des enjeux liés à la biodiversité dans leurs investissements. Le Finance for Biodiversity Pledge, initié en 2020, regroupe désormais 98 acteurs financiers dans 19 pays, totalisant plus de 13,9 milliards d’euros d’actifs sous gestion. Les signataires s’engagent sur cinq points : collaborer et partager les bonnes pratiques, mettre en place des politiques d’engagement avec les entreprises sur le sujet de la biodiversité, mesurer leur impact, mettre en place des objectifs précis, et faire un reporting public sur ces différents points d’ici 2025. Parmi les signataires, on retrouve notamment Mandarine Gestion et La Financière de l’Echiquier, mais aussi La Française, Ofi Asset Management, Ossiam, Mirova, Amundi Asset Management, Robeco ou encore Demeter.

 

Retrouvez l'intégralité d'Investir Durable #13, le magazine de la finance durable. 

 

Retrouvez le dossier en ligne d'Investir Durable #13.