Info-fiction

Imaginez... 2119 : un monde sans insecte

Les abeilles sont indispensables à la biodiversité et actuellement fortement menacées. Elle remplissent 80 % des fonctions de pollinisation pour les différentes variétés de plantes et de cultures.
©Fred Tanneau/AFP

ID vous propose un voyage futuriste vers le siècle prochain. Alors qu’en 2019, les scientifiques alertent sur le déclin massif des insectes pollinisateurs, avec l’aide de Philippe Grandcolas, chercheur au CNRS, nous avons imaginé un bond en avant, plongés dans un monde où la dernière de ces espèces se serait éteinte.  

Le 11 février dernier, un groupe de chercheurs australiens a publié la synthèse de dizaines d’études scientifiques, soulignant le déclin précipité de nombreuses espèces d’insectes, indispensables aux écosystèmes. Avec l’aide de Philippe Grandcolas, chercheur au CNRS et directeur de l’Institut de systématique, évolution et biodiversité, ID a imaginé à quoi pourrait ressembler le monde dans 100 ans. La disparition de ces espèces entraînerait des problèmes sociaux, environnementaux et économiques d'une ampleur inédite. Voici le récit fictif d’un monde sans insecte.  

3 mars 2119, "le dernier insecte pollinisateur est mort". C’est l’information de la journée qui tourne en boucle sur toutes les chaînes de télé. "Il fallait s’y attendre", pense Lionel à voix haute. Il éteint son écran connecté, enfile sa veste et grimpe dans sa voiture hybride pour aller chercher les courses qu’il a commandées le matin-même. Lionel, fraîchement retraité, fêtera demain ses 70 printemps. Toute sa famille prendra le train depuis Paris pour le rejoindre dans son petit village du sud de la France.  

Une alimentation appauvrie

Pour l’occasion, Lionel s’est accordé un petit écart : il a acheté quelques tomates et de quoi faire une tarte aux pommes d’anniversaire. Après tout, c’est bien le moment de l’année où il faut se faire plaisir ! Voilà longtemps qu’il n’a plus goûté à ces aliments : ils sont devenus bien trop rares et bien trop chers. Lorsque Lionel était plus jeune, il restait encore quelques bourdons pour s’occuper des pieds de tomates, mais plus les années ont passé, plus ces bêtes sont devenues rares. Il a fallu être inventif et trouver d’autres méthodes de pollinisation artificielles*. Avec sa petite retraite, Lionel a parfois du mal à joindre les deux bouts. Se nourrir de blé, de riz et autres graines à toutes les sauces est devenu lassant à la longue. Mais ce sont à peu près les derniers aliments encore abordables aujourd’hui**

*Les pieds de tomates sont pollinisés par les bourdons, assez gros pour les secouer suffisamment, contrairement aux autres insectes.

**Ces aliments sont pollinisés par le vent, et non par les insectes.

"C’est sûr que ce n'est plus comme avant", pense le grand-père, nostalgique de sa jeunesse. Il est toujours aussi fasciné de constater à quel point le monde a changé si vite. Lionel donnerait beaucoup pour regoûter un jour au miel. Pas le miel artificiel aujourd’hui reproduit en laboratoire : le vrai miel, celui d’antan qui était fabriqué par les abeilles. Mais il n’a eu ce luxe qu’une seule fois lorsqu’il avait 20 ans : il avait participé en tant que bénévole à une journée spéciale de préservation de la dernière ruche française à quelques kilomètres de son village. Quel goût incroyable ça avait le miel ! Comme il aurait aimé que ses petits-enfants puissent vivre cette expérience...

La biodiversité décimée 

 Cela fait bien longtemps que Lionel ne voit plus de papillons, de coccinelles ou de bourdons. En revanche, cela fait un moment qu’il passe son temps à traiter les puces de lits, les moustiques, les punaises ou les chenilles envahissantes sur les quelques plantes conservées tant bien que mal dans son jardin. Plus jeune, Lionel a appris dans ses livres d’école que des scientifiques avaient tenté d’alerter le monde en 2019. Ils avaient dit : "Faites attention, si on continue comme ça, ça risque de très mal se passer !". "Il faut croire qu’ils étaient visionnaires", se dit-il. Lionel se souvient aussi qu’à l’époque, l’Allemagne avait bien tenté de réagir avec un vaste plan de sauvegarde des espèces*, mais malheureusement, les autres pays n’ont pas tous suivi le même modèle aussi rapidement. De toute façon, les efforts à fournir étaient colossaux pour stopper le phénomène : il était presque déjà trop tard. 

*Le ministère de l’Environnement allemand étudie actuellement la proposition d’une loi pour la protection des insectes.

Lionel jette un œil par la fenêtre de sa cuisine. Un drone pollinisateur survole l’horizon, au-dessus des étendues de champs qui surplombent sa maison. Depuis plus de 40 ans qu’il habite ici, la vue a beaucoup changé. Ces drones se sont multipliés, les fleurs sont devenues rares, le vert des plantes est devenu terne et les chants d’oiseaux se sont tus.  

17h. Il est temps de sortir le chien avant la tombée de la nuit. Opale, le vieux labrador de Lionel, commence à se faire pressant. Il attrape la laisse et s’en va en forêt par le petit chemin de terre qui borde les champs en face de sa maison. Lorsqu’il était enfant, son grand-père lui apprenait tout de la nature. Les champignons, les plantes, les fleurs, les insectes, les oiseaux, il connaissait tout : une vraie encyclopédie vivante ! Lionel essaie de transmettre tout ce savoir à ses propres petits enfants. Malheureusement, il n’y a plus toutes ces belles choses à observer : plus de papillon ou de coccinelle, plus de vers de terre non plus.  

Indéniablement, ce qui manque le plus à Lionel, ce sont les oiseaux. Ils étaient fascinants. Bien sûr, il reste encore des pigeons en ville ou quelques mouettes sur les bords de mer, mais du côté de chez lui, il n’y a plus grand-chose. Les passereaux, les mésanges, les pinsons, les perdrix n’existent plus. Faute de trouver de quoi se nourrir, toutes ces espèces ont d'abord commencé à migrer vers le sud, pour finalement disparaître quasiment. Finalement Lionel ne sait pas. Peut-être en reste-t-il quelques-unes... Le halètement d’Opale qui arrive à pleine vitesse sur son maître, tire celui-ci de ses rêveries. "Qu’est-ce qu’il tient dans sa gueule ?" se questionne Lionel. Non sans fierté, le chien pose sa trouvaille aux pieds du vieil homme : "Ça alors ! Ce n’est pas une souris ? Pas un mulot ? Ça ressemble à une musaraigne* !", s’exclame-t-il les yeux écarquillés. Il n’en avait pas vu depuis des années. Lionel pensait cette espèce éteinte elle aussi. 

*La musaraigne ressemble à un rongeur mais est en réalité un petit mammifère insectivore.

Les ressources épuisées et les conflits amplifiés 

Au bout du chemin jonché de pins, une machine à labour travaille sur le champ de blé. Lionel y croise son ami Yann, qui téléguide l’engin sur sa tablette depuis le bord de la route.  

" - Tu pourrais faire ça de chez-toi, il faut vivre avec son temps ! lui lance Lionel.  

- Tu me connais, je suis un vrai nostalgique comme toi ! Et puis au moins comme ça, je suis à l’air libre, je respire !  

- Tu respires, c’est vite dit vu tous les produits aspergés dans ton champ ! Comment vont les récoltes ?  

- Pas fort. Elles sont de plus en plus mauvaises et plus ça va moins les traitements insecticides sont efficaces. Les punaises me font perdre les trois-quarts des rendements." 

Yann est plus jeune que Lionel d’une vingtaine d’années, pourtant il a eu mille vies et a voyagé partout. Lionel, lui n’a jamais quitté la France. Les déplacements sont devenus difficiles avec les années : les vols bas carbones sont hors de prix et les frontières, drastiquement contrôlées. Étant donné que la moitié du globe est touchée par la famine, les guerres se sont intensifiées d’année en année : les ressources sont si rares que l’on s’arrache des bouts de salades. "Et dire qu’il y a à peine un demi-siècle, ça ne coûtait pas un clou !" pense Lionel. Sans parler du fait que de nombreux endroits sur Terre ne sont plus viables. Voilà à peu près dix ans que le nord du Maroc est entièrement désertique : pas un chat à des kilomètres à la ronde tant l'air y est devenu irrespirable et la chaleur si étouffante. "Pourtant, c’est à peine à une heure d’avion de chez nous", Lionel n’en revient toujours pas.

19h. La nuit est tombée et les deux hommes ont refait le monde. Une nouvelle information vient de tomber : "La recherche scientifique s’accélère pour la réintroduction d’espèces disparues. Les tests de clonage sont toujours en cours et pourraient voir le jour d’ici la fin de l’année", entend-on. Lionel se demande si ces énièmes tentatives serviront à quelque chose. Au fond, il en est convaincu : il est déjà trop tard.