Politique

Affaire De Rugy : chronologie d'un coup dur pour l'écologie

©ALAIN JOCARD / AFP

François de Rugy, alors président de l'Assemblée nationale, et son épouse ont multiplié les dîners privés fastueux à l'Hôtel de Lassay entre 2017 et 2018, selon les faits rapportés par Mediapart ce mercredi 10 juillet. "Un travail de représentation" assumé par l'actuel ministre de l'Écologie. On rembobine l'affaire. 

L'actuel ministre de la Transition écologique, dans l'œil du cyclone depuis hier, peut-il encore porter sa fonction ? Documents, photos et témoignages à l'appui, Mediapart a recensé une dizaine de dîners privés dans les murs de la résidence du président de l'Assemblée et actuel ministre, François de Rugy, entre octobre 2017 et juin 2018, qui rassemblaient à chaque fois entre dix et trente invités, appartenant pour l'essentiel au cercle relationnel et amical de son épouse Séverine de Rugy, journaliste au magazine Gala.

À table, homards, champagne et grands crus issus des caves de l'Assemblée nationale, comme un Mouton-Rothschild 2004 apparaissant sur une photo mise en ligne par le journal, sur laquelle Mme de Rugy pose. Est aussi évoquée une soirée de Saint-Valentin 2018 du couple Rugy.

Le ministre a réagi ce mercredi dans un premier temps, plaidant "un travail de représentation" requis par ses fonctions, niant toute "soirée fastueuse", selon un texte transmis à l'AFP par son cabinet. "Je l'assume totalement", a-t-il assuré sur France Inter, dénonçant "un article pamphlétaire".


Réactions politiques et majorité silencieuse

Les critiques de députés après la publication de ces informations par Mediapart ne se sont pas faites attendre. D'autant plus que, M. de Rugy ne s'était pas fait que des amis dans l'hémicycle pendant sa présidence de l'Assemblée, entre discipline stricte prônée du Perchoir et dénonciations de députés "multirécidivistes de l'absence".

Vice-présidente des députés LFI, Mathilde Panot a fustigé sur Twitter "l'indécence faite homme". "Je remercie l'écologiste de châteaux pour les conseils de vertu et d'exemplarité (...) Pendant qu'il mangeait du gros homard arrosé de bon vin, je m'employais à scanner mes tickets de caisse de la pizzeria d'en face", a raillé son collègue Insoumis Adrien Quatennens.

Le député LR Julien Aubert a demandé dans un communiqué "la transparence sur les dépenses 'professionnelles'" de l'ex-président de l'Assemblée. "Très en colère" et évoquant de la "tartufferie", alors que le ministre faisait "la promotion de l'exemplarité et de la transparence", il réclame une audition du ministre par la conférence des présidents de l'Assemblée.

Du côté des écologistes, la députée Delphine Batho et ancienne ministre de François Hollande sous la même fonction que François De Rugy a demandé la démission de ce dernier, jugeant "moralement inacceptables" les "dîners privés fastueux" donnés par le ministre de la Transition écologique. "J'ai pris connaissance de l'article de Mediapart. Cela me paraît moralement inacceptable. Sa démission s'impose parce que c'est de l'argent public. L'argent public n'est pas fait pour organiser des dîners privés fastueux", a déclaré la présidente de Génération écologie à l'AFP. Ajoutant qu'elle ne croyait pas que De Rugy puisse s'abriter derrière l'argument de son "travail de représentation". "On est sur une débauche de moyens pour des dîners avec des amis qu'il qualifie lui-même d'informels. Ce n'est pas de la représentation et d'ailleurs beaucoup de ceux qui ont exercé des fonctions officielles n'ont jamais eu ce type de pratiques aux frais de l'Assemblée nationale et de l'Etat", a-t-elle dénoncé.

Du côté de l'Assemblée, Richard Ferrand, l'actuel président a tempéré, déclarant à l'AFP avoir "la conviction que tous (ses) prédécesseurs ont agi dans l'intérêt de l'institution", se refusant à tout commentaire "a posteriori" sur leur "activité". Au RN, Julien Odoul dénonce un gouvernement préparant "un grand rabotage" des retraites et des indemnités chômage et dont la "moralisation est une indécente goinfrerie". "On va retomber dans le tous pourris, ce qui est dommageable", a déploré la députée LR Virginie Duby Muller.

Le couple De Rugy s'en défend bec et ongles

François de Rugy reconnaît "tout au plus une dizaine de dîners informels liés à l'exercice de ses fonctions avec des personnalités issues de la société civile", "le plus souvent une dizaine (deux fois une vingtaine, plusieurs fois moins de dix) (...) issue du monde économique, médiatique, culturel, scientifique, universitaire", selon son cabinet. Tandis que son épouse "a contribué à l'organisation de ces dîners, comme elle a participé et participe toujours à de nombreuses rencontres officielles ou informelles".

"Nous n'avons rien à nous reprocher, ni elle ni moi", a insisté le ministre sur France Inter, expliquant que les invités étaient parfois connus d'elle seule, parfois de lui seul, parfois ni par l'un ni par l'autre. Il a aussi fait valoir avoir "mis un peu d'ordre dans un certain nombre de gestions de budgets de l'Assemblée", réformant notamment la retraite et l'assurance-chômage des députés. "En un an, il a fait baisser les frais de réception de l'Hôtel de Lassay de plus de 13 %, ses frais de déplacement de plus de 34 %", souligne son cabinet.

Séverine de Rugy, elle, a confirmé à Mediapart que les invités appartenaient dans leur majorité à son cercle "amical", tout en estimant que c'était "du relationnel", pas du ressort du "privé".

Le ministre a déploré "une présentation tendancieuse des choses" et des "propos mensongers", notamment par les "formulations" utilisées par un média dont le "parti-pris militant" est, selon lui, "une habitude". Il a jugé "assez anecdotique" le dîner avec son épouse aux chandelles et avec pétales de rose sur la table pour la Saint-Valentin 2018, évoqué également par Mediapart.

Par ailleurs, François de Rugy avait déjà été mis en cause à l'été 2018 par un article du Parisien évoquant de supposées "curieuses dépenses" - qui n'avaient rien d'illégal -, dont un troisième chauffeur (pour des raisons de "sécurité" selon M. de Rugy) ou un vélo elliptique.

Le gouvernement reste prudent

"Ce que je fais, je le fais parce que je peux l'assumer", s'est-il également défendu à l'issue du Conseil des ministres, toujours ce mercredi. "La meilleure façon d'assumer, c'est de pratiquer, pas seulement de revendiquer, la transparence", a-t-il estimé.

La porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye a souligné aux côtés de celui-ci que le ministre "conserve bien évidemment la confiance" du président et du gouvernement, tandis que Matignon assure qu'"aucune règle n'a été enfreinte, ni aucune procédure méconnue". 

Nouveau rebondissement

Tandis que François de Rugy a publié dans la nuit de mercredi à jeudi sur son compte Facebook "l'intégralité des éléments de réponse" apportés lundi soir à Mediapart.

"Les questions portaient sur des dîners effectués à la présidence de l'Assemblée nationale, a-t-il expliqué, ainsi que sur des travaux de rénovation et d'aménagement réalisés dans l'appartement de fonction que j'occupe au ministère", éléments sous-jacents de l'affaire des dîners privés révélées par Mediapart : outre un questions-réponses, le ministre a publié des mails relatifs aux devis de travaux pour l'appartement de fonction qu'il occupe au ministère de la Transition écologique réalisés à partir de novembre 2018. Il y détaille des travaux de peinture, de rénovation des sols, de menuiserie visant à installer des rangements, la rénovation d'une salle de bain et d'une salle de douche, le tout pour un peu plus de 63 000 euros.

"Je le réaffirme enfin avec force, face aux attaques qui me sont faites, je n'aurai qu'une seule défense : les faits présentés en toute transparence. Le reste n'est qu'insinuations alimentées par une source anonyme et malveillante", explique François de Rugy à la fin de son message.

Dans la même soirée de mercredi, Mediapart a publié de nouvelles informations, concernant cette fois-ci la directrice de cabinet de De Rugy, Nicole Klein. Selon le journal en ligne, la préfète occupe depuis 2001 un logement HLM à Paris et l'a conservé de 2006 à 2018 alors qu'elle n'habitait plus la capitale. Le ministre de la Transition écologique a alors mis fin aux fonctions de sa directrice de cabinet, selon l'annonce du ministère ce jeudi.

"Après avoir pris connaissance de l'occupation depuis 2001 par Mme Nicole Klein, d'un logement HLM à Paris, en parallèle de ses fonctions de préfète, dans plusieurs postes en province, François de Rugy a mis fin à ses fonction de directrice de cabinet", a indiqué le ministère dans un bref communiqué, confirmant des informations de Ouest-France : "C'est François de Rugy qui souhaite expressément que je parte", avait déclaré Nicole Klein au journal régional mercredi soir, ajoutant que ce n'était pas son souhait. L'ancienne préfète des Pays de la Loire fait valoir dans Ouest-France qu'elle y logeait régulièrement quand elle "revenait à Paris le week-end", mais reconnaît avoir agi ainsi "par facilité et négligence". Interrogée par Mediapart, elle expliquait que sa situation était "légale" et disait vouloir trouver un nouveau lieu d'hébergement mais ne l'avoir pas fait avant "par manque de temps".

Nicole Klein avait rejoint fin 2018 le cabinet de François de Rugy, lui-même arrivé au ministère en septembre en remplacement du démissionnaire Nicolas Hulot.

Le ministre a salué "son travail à ses côtés depuis novembre 2018, ainsi que l'engagement et la droiture au service de l'Etat dont elle a fait preuve au cours de sa longue carrière de haut-fonctionnaire, notamment en tant que préfète", selon le communiqué du ministère. Nicole Klein, qui avait notamment géré l'épineux dossier du projet d'aéroport de Notre-Dame-des-Landes lorsqu'elle était préfète des Pays de la Loire, avait fait valoir ses droits à la retraite en septembre 2018. Au cours de sa carrière, les nombreux postes de cette énarque de 67 ans l'avaient notamment conduite en Seine-Maritime, dans la Somme, dans le Vaucluse, ou encore à la Banque mondiale à Washington.

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Avec AFP.