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Lundi Vert : premier bilan après deux mois, entre soutiens et détracteurs

©De Repente/Shutterstock

"Ras le bol des donneurs de leçons", "Un caprice de bobos", "Des tas de gens ne mangent pas de viande faute de moyens", "Je propose une journée sans bêtises"... L'appel de 500 signataires à ne pas consommer de viande le lundi, lancé début janvier, n'a pas manqué de faire réagir les Français. Deux mois plus tard, ID fait le point avec l'un de ses initiateurs, le professeur Laurent Bègue-Shankland, membre de l'Institut Universitaire de France. 

La journée sans viande a-t-elle fait "pschitt", comme le titre un article du Figaro daté du 1er mars dernier, ou son premier bilan est-il plutôt encourageant, comme l'annonce un article du Monde publié... le même jour ? Dans leur appel pour un lundi vert, 500 personnalités, artistes, scientifiques, sportifs et acteurs publics, exposent les "raisons impératives" pour lesquelles il faut, selon elles, diminuer collectivement notre consommation de chair animale en France. Parmi ces personnalités, les acteurs Juliette Binoche, Samuel Le Bihan, Isabelle Adjani, Cécile de France, l'écologiste Yann Arthus-Bertrand, ou encore l'animateur Frédéric Lopez. Le directeur d'ID, L'info durable, Valère Corréard, et le journaliste et producteur Allain Bougrain-Dubourg, chroniqueur à ID, font également partie des signataires.

"Nous pensons que chaque personne peut faire un pas significatif dans ce sens pour l’un ou l’autre des motifs suivants : la sauvegarde de la planète, la santé des personnes, le respect de la vie animale. Nous nous engageons à titre personnel à remplacer la viande et le poisson chaque lundi (ou à aller plus loin dans ce sens)", font remarquer les signataires dans une tribune publiée dans Le Monde le 2 janvier dernier, qui détaille les différentes raisons de ce choix et de cet appel. Depuis, entre soutiens et vives critiques - des défenseurs de la viande ont par exemple appelé à un "Samedi Rouge" -, l'appel du "Lundi Vert" n'a semble-t-il laissé personne indifférent. Un premier bilan avec le professeur Laurent Bègue-Shankland, qui a initié ce mouvement avec le chercheur Nicolas Treich. 

Votre démarche a recueilli énormément de retours positifs. Mais elle a également de nombreux détracteurs (ndlr : lire à ce sujet le billet Lundi vert : qui est contre ? de Jean-Paul Richier sur Mediapart). Qu'en dites-vous ?

Les raisons développées pour un Lundi Vert sont relativement fondées, consensuelles et scientifiquement défendables, c’est d’ailleurs la raison pour laquelle les signataires, nombreux et d’horizons multiples, ainsi que les organisations non  gouvernementales comme Greenpeace, le WWF, L214, la fondation Trente millions d’amis ou Sea Shepherd ont signé. Mais un certain nombre de commentateurs ont, intentionnellement ou non, mal compris la démarche. Pour des raisons stratégiques ou rhétoriques, il a été suggéré que cette initiative était un prosélytisme pro-végane. Ces caricatures n'engagent que ceux qui les développent. Il y a plus de trente fois plus de personnes qui suivent la page Facebook Lundi Vert que la page Samedi Rouge, qui ne fait pas vraiment rêver !

Plus sérieusement, il suffit de lire le texte de l’appel. Il détaille les recherches scientifiques qui, sur le versant environnemental et sanitaire, en font une démarche raisonnable et fondée. Sur le plan du bien-être animal par exemple, l'idée est de faire comprendre au grand public qu'il est complètement impossible de produire à grande échelle de la viande sans que des animaux soient maltraités de façon inacceptable. Les enquêtes démontrent que la plupart des Français sont défavorables à la manière dont les animaux sont traités dans les abattoirs et considèrent que les politiques défendent mal les animaux. Cette opinion publique, nous la portons dans cet appel, nous confirmons qu'elle n'est pas une pure illusion émotive. Le fait de ne pas consommer de viande le lundi, c'est déjà faire un pas dans cette prise de conscience. En revanche, le Lundi Vert n’a pas vocation à prôner l’abandon de toute chair animale en dehors du lundi. Mais ce jour précis, il est une invitation à ouvrir nos yeux et à découvrir sur une autre manière de s'alimenter.

Éléments d'impact au bout de deux mois

 Selon une enquête indépendante menée auprès de 2005 personnes par l'institut Toluna (menée du 15 au 20 février 2019) et partagée par les chercheurs Laurent Bègue-Shankland et Nicolas Treich :

51,5 % des personnes interrogées ont entendu parler du lundi vert.

10,5 % des répondants indiquent avoir commencé à mettre en œuvre le lundi vert.

25,1 % des répondants ont l’intention de mettre en œuvre le lundi vert, mais n’ont pas encore commencé.

Invité des Grandes Gueules sur RMC le 7 janvier dernier, Yann Arthus Bertrand s'est vu notamment opposer la critique de l'agriculteur Didier Giraud, qui lui a expliqué "qu’il faudrait mieux inciter les gens à manger de la meilleure viande, plutôt que pas de viande du tout". Que répondez-vous à cela ?

Tout d’abord, il me semble que c’est à la filière viande de faire ce travail de valorisation de la qualité : les 20 millions d'euros qu’elle consacre annuellement à la communication seront bien employés s’ils invitent à faire une croix sur le steak haché industriel. Ensuite, je rappelle que nous parlons d’un jour hebdomadaire, et pas d’une conversion intégrale au végétarisme. Enfin, il est évident que l’incantation de la "qualité" et l’évocation idéalisante des pâturages herbus ne parviendra pas à cacher les données vérifiables de la production de viande en France : 99 % des lapins, 95 % des cochons, 90 % des veaux et 82 % des poulets de chair sont élevés de manière intensive, c'est-à-dire qu'ils sont confinés dans des cages ou des bâtiments fermés afin de les engraisser et les maintenir en vie jusqu’à leur abattage précoce. Pour les vaches, l'élevage en plein air est certes plus fréquent, mais leurs conditions de transport et d’abattage posent problème, sans parler de l’empreinte eau et carbone. Mais naturellement toutes les viandes ne se valent pas ! Les personnes qui apprennent à remplacer chaque lundi la viande et le poisson par une alimentation différente sont en même temps sensibilisées à la question de la qualité de l’alimentation qu’elles consomment toute la semaine, et je pense que tout cela bénéficiera naturellement à la production locale et l'élevage de petite taille.

Si l'on a simplement entendu parler du Lundi Vert 15 secondes à la radio début janvier, on peut avoir l'impression que Juliette Binoche nous demande de ne plus manger de viande le lundi et l'on n'a pas envie de répondre à un diktat pareil. Mais je crois que les Français auxquels s'adresse cette démarche sont bien plus intelligents que les détracteurs eux-mêmes qui mettent en scène des caricatures qui n'ont aucun sens.

Yann Arthus Bertrand a indiqué, toujours sur RMC : "Ce que nous combattons c’est l’élevage industriel. On est dans un déni collectif, on se dit que c’est pas grave, on mange, et on verra après"... 

C'est évident ! On ne peut plus remplir nos chariots de découpes de viande sur ces barquettes blanches de polystyrène sans s’interroger ! On doit se demander comment la viande a été produite, d'où elle vient, et aussi se rendre compte de notre consommation, comme pour d’autres pratiques où il est bénéfique de réduire les quantités (alcool, tabac), et pour lesquelles il y a souvent une minimisation des consommations. C’est un fait très spectaculaire lorsque l’on enquête sur les pratiques alimentaires plus en détail, avec des questions précises : une proportion élevée de personnes minimisent sans s’en apercevoir les quantités de viande qu’elles consomment jour après jour. Commencer simplement à compter le nombre de plats avec de la viande que nous avalons chaque semaine est un pas immense.

Jean-Marie Sermier, le député LR du Jura, a fait beaucoup réagir avec ce tweet à la mi-janvier : 

Beaucoup de détracteurs reprochent enfin à certains des signataires du Lundi Vert, parfois surnommés de "bobos", de prendre régulièrement l'avion...

Cette critique, qui a été exprimée dès le lancement du Lundi Vert par la présidente de la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles), démontre simplement que les détracteurs n’ont pas fait l’effort de développer une argumentation crédible. Reprocher à Yann Arthus Bertrand et à Juliette Binoche de prendre l'avion, quel est le lien avec le sujet ? Les signataires du Lundi Vert n'ont pas signé pour boycotter les aéroports ou uriner sous la douche. L'esprit du Lundi Vert, c'est naturellement de faire attention aux implications de nos conduites répétitives sur notre environnement. En désignant une activité humaine qui affecte significativement l’environnement, doit-on toujours rappeler qu’elle n’est pas exclusive et qu’il y a plusieurs manières d’agir ?

Parler de "bobos" n’est pas plus sérieux, quand plus de la moitié des signataires sont des chercheurs du service public, des chargés de recherche au CNRS, des fonctionnaires qui ne sont pas du tout privilégiés. La liste compte quelques célébrités, bien sûr, mais cela fait partie des règles du jeu pour faire connaître un mouvement et nous sommes honorés qu'elles prennent part à cet appel, car il est si simple de ne pas s‘engager. Évidemment, si l'on a entendu parler du Lundi Vert 15 secondes à la radio début janvier, on peut avoir l'impression que Juliette Binoche nous demande de ne plus manger de viande le lundi et personne n'a pas envie de répondre à un diktat pareil. Mais je crois que les Français auxquels s'adresse cette démarche sont bien plus intelligents que les détracteurs eux-mêmes, qui essayent de mettre en scène des caricatures qui n'ont aucun sens.

Vous avez partagé quelques premiers résultats d'impact de ce Lundi Vert sur les Français, vous paraissent-ils encourageants ?

Nous sommes très agréablement surpris. Après deux mois, je ne pensais pas qu'autant de personnes affirmeraient qu'elles ont commencé. Bien sûr, c'est un sondage qui a été fait auprès de 2000 personnes représentatives de la population, cela demanderait à être confirmé et c'est ce que l'on va essayer de faire, mais l'on peut déjà affirmer que plusieurs millions de personnes sont dans cette dynamique, et qu'un tiers des Français sont favorables au Lundi Vert. Je pense que la population est réceptive aux données scientifiques qui deviennent de plus en plus insistantes. Malgré les efforts faits par ceux qui ont intérêt à ce qu'on mange de la viande, pour des raisons économiques mais aussi par une sorte de vénération inconsciente pour l’alimentation traditionnelle, on a quand même une prise de conscience qui progresse. 

D'autres projets en lien avec ce Lundi Vert sont-ils en cours ?

Le ministère de l'Environnement est intéressé par la démarche, ce que l'on peut comprendre car elle peut s'appliquer à de nombreux contextes organisationnels. On a par exemple une réflexion autour de la place du Lundi Vert dans le futur Service National Universel. Les restaurants universitaires de l’agglomération de Grenoble ont lancé l’opération "Lundi Vert, j’adhère", et nous échangeons au niveau national avec l’espoir de généraliser cette action pour la rentrée 2019-2020 dans tous les restaurants universitaires. Il existe également de belles perspectives de développement dans le cadre de la responsabilité sociale des entreprises. Identifié comme bonne pratique environnementale et sanitaire, le Lundi Vert aura toute sa place dans ce dispositif RSE.

Pour terminer, pourquoi avez-vous fixé un jour en particulier pour ne pas manger de viande ? 

Le lundi est un jour spécial. Les analyses du web montrent que c’est un jour où la santé est un sujet qui est plus au centre des préoccupations que les autres. Selon les recherches, les gens démarrent plus souvent des changements significatifs qui durent en début de semaine. Plusieurs dizaines de pays ont donc choisi le lundi. Ainsi, le lundi, en France comme au Sri Lanka ou aux États-Unis, des gens optent pour le végétal et savent que ce choix est fait par des hommes et des femmes à d’autres endroits de la planète. Cette synchronisation est une aide. Et même si les raisons pour lesquelles la proposition du Lundi Vert peuvent être très variées, les gens peuvent facilement se retrouvent dans le plaisir à explorer une nouvelle cuisine à base de végétaux.