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"Le bio profite à tout le monde et fait faire des économies"

Laure Verdeau, directrice de l’Agence Bio.
© DR

Leader européen en termes de production biologique, la France a connu en 2021 une légère baisse des ventes de bio. Interview avec Laure Verdeau, directrice de l’Agence Bio, qui soutient le développement et la promotion de l’agriculture biologique. 

Alors que les surfaces bio sont en hausse de 9% depuis 2020, “la valeur des achats d'aliments issus de l’agriculture biologique a reculé de 1,3 %” en 2021 par rapport à 2020, informe le ministère de l’Agriculture. Une baisse qui s’inscrit dans un contexte de crise et qui suit celle de la consommation alimentaire des ménages (-2,28%). Pour en savoir davantage, ID a interrogé Laure Verdeau, directrice de l’Agence Bio qui a publié le 10 juin dernier les chiffres du secteur. 

Quelle est votre analyse du marché de la bio en France ? 

C’est un marché qui est beaucoup plus diversifié que le marché de l’alimentaire en général. Les Français font en moyenne 70 à 80% de leurs courses en grande distribution mais quand on regarde le marché du bio, ils n’en achètent qu’une moitié. Le marché bio fait plus de 11% de son chiffre d’affaires en vente directe (circuit court) alors qu’elle représente à l’échelle nationale 1% à 2% du circuit alimentaire. D’autre part, 28% de son chiffre d’affaires passe par les magasins qui ne vendent que du bio (environ 3800 points de vente). Le bio ne s’achète pas sur l’autoroute de la grande distribution mais plutôt sur une sorte de départementale. Il s’achète aussi chez les artisans par exemple.  

C’est également un marché qui est un peu étonné de ne pas connaître, pour la première fois depuis des années, une croissance à deux chiffres. Le changement du taux de croissance d’un marché qui était en pénurie (les agriculteurs peinaient à satisfaire la demande tant elle était forte) fait que le marché bio doit s’outiller pour concilier son offre et sa demande alors que certains segments du secteur sont en train d’arriver à maturité. Jusqu’ici, on était en panne d’offres, donc on produisait encore et encore, et là on a connu un peu la même chose que ce qu’il s’est passé avec la demande de lait avec des campagnes de pubs pour inciter les Français à consommer des produits laitiers.  

On a des agriculteurs qui veulent passer en bio, ce serait inenvisageable de leur dire de rester en conventionnel, il faut pouvoir les accueillir. C’est notre responsabilité de citoyen et de consommateur de se mobiliser pour que la demande permette d’absorber la production des agriculteurs qui font du bien à tout le monde, parce que l’agriculteur bio c’est celui que vous avez envie d’avoir en voisin, qui n’utilise pas de pesticide de synthèse, qui préserve la qualité de l’eau, qui fait faire des économies dans les conditions de vie à tout le monde.  

On est dans un ralentissement atypique de la demande qui a amené les acteurs du marché à se poser des questions qui jusqu’ici n’étaient pas d’actualité. C’est un marché dont on a beaucoup dit qu’il était en ralentissement mais en confondant ce ralentissement avec celui de certains circuits structurés comme la grande distribution ou la distribution spécialisée et en oubliant que certains segments sont très dynamiques. La vente directe a été extrêmement dynamique (8% de croissance), les artisans qui ne fonctionnent pas qu’en bio, les bouchers, fruitiers ont connu un fort taux de croissance cette année. Et comme ils vendent du bio, ils l’ont aussi embarqué dans leur croissance.  

Et puis la restauration a aussi son rôle à jouer. Si les agriculteurs veulent produire en bio mais que la demande n’est pas assez tonique (avec en plus des enseignes de grande distribution qui enlève des produits bios des rayons) il faut trouver des débouchés. On se retrouve donc à se poser la question de la restauration collective mais il y a aussi la question de la restauration gastronomique. En France, la gastronomie ne peut pas ne pas être durable. Il y a 76000 restaurants en France qui peuvent tous contribuer à générer des débouchés pour les agriculteurs bio, que ce soit le kebab ou l’étoilé. Il y a donc une vraie révolution à faire. Pour l’instant, le bio n’est pas du tout évoqué dans les programmes de CAP cuisine ou alors au milieu des autres signes officiels de qualité, 3h à la fin du cursus au bout de 9 mois. 

 Vous disiez que c’était un marché qui arrivait à un premier niveau de maturité. Est ce que ce n’est pas finalement le premier enjeu ? L’offre bio aujourd’hui est beaucoup plus large, est ce qu’elle ne se fond pas dans la masse ?   

Vous mettez le doigt sur l’enjeu principal du bio. Le bio est un label public. Il relève de la loi. Il est contrôlé chaque année par des organismes certificateurs indépendants que la France agrège chaque année (douze sont sélectionnés par an). C’est un diplôme d’État, c’est sérieux. En face, dans les rayons, on a des allégations marketing de deux ou trois acteurs privés qui vont se fédérer et qui vont dire “nous on n’a pas envie de faire tout le bio, c’est trop de boulot, on va reprendre un bout de bio, saucissonner ses promesses et on ne va parler que des pesticides, ou alors du bien-être animal” comme Casino par exemple. Ces pratiques, que l’on peut qualifier de "simili-bio", détournent les consommateurs d’une consommation bio.  

C’est très dommageable parce que le bio profite à tout le monde et fait faire des économies (ce point a d’ailleurs été relevé par la Cour des comptes). Les agences de l’eau subventionnent le bio et demandent aux agriculteurs près des zones de captage de passer en bio. Ce qui est très dommage, c’est que le bio n’a pas de voix. On est muet. Or, on sait que plus vous en savez sur le bio, plus vous avez tendance à en manger et quelque soit votre pouvoir d’achat (car si vous voulez manger plus de bio, vous pouvez le faire quelques soient vos moyens, j’y reviendrai plus tard).  

On se retrouve donc dans une situation de déficit d’information, on est  “analphabètes” du bio et on peut difficilement faire des choix durables dans les rayons compte tenu du bruit de fond sur l’agroécologie qui perd les consommateurs. Or, lorsque vous dépensez un euro de plus dans une logique de consommation responsable pour un produit porteur de l’allégation marketing d’une entreprise privée, pas sûr que vous en ayez pour votre argent. Pour ce qui est du bio, suffisamment de chercheurs, d’agronomes travaillent pour nous prouver que cela bénéficie à tous (d’ailleurs, trois-cents chercheurs de l’INRAE se penchent actuellement sur un méta-programme bio). Le vrai sujet n’est pas que le bio soit noyé, même si c’est vrai, il y a des têtes de gondoles, des rayons dédiés dans les hypermarchés par exemple mais de plus en plus, les produits bio sont placés en colloque avec les autres produits dans les rayons.  

Pour que le bio continue d’être tiré par la demande, il faut que les citoyens puissent faire des choix éclairés, il faut qu’ils soient informés. À l'heure actuelle, ce n’est pas le cas. Ils ont entendu pendant des années “les produits laitiers, des sensations pures”, il y a trente millions de budget d’Interbev pour dire “la viande, mangez-en mieux” mais il n’y a pas les moyens alloués pour vous dire un soir de grande écoute “si vous mangez bio, vous augmentez la biodiversité de 30%, vous avez une eau de qualité, zéro pesticide de synthèse utilisés”. Il faut qu’il y ait un moyen d’information des citoyens/consommateurs suffisant pour qu’ils puissent faire les bons choix. Je ne dis pas qu’ils passent tout en bio, personne ne dit ça mais qu’ils fassent un peu plus de place chaque jour au bio dans leur assiette. Car c’est comme ça qu’on gardera notre leadership européen en bio. Aujourd’hui, la France est en tête de la production bio d’Europe avec 2 millions 800 000 hectares, devant l’Espagne !  

Pour résumer non sans provocation, la grande distribution a encore la main-mise sur la diffusion du bio, elle a participé à sa production à grande échelle et maintenant elle l’édulcore dans du tout et n’importe quoi. 

Oui et non. Oui elle l’a démocratisé et fait rentrer dans le quotidien. Si neuf Français sur dix possèdent du bio dans ses placards c’est en partie grâce à la grande distribution. Mais comme je le disais au début de cet entretien, elle a un poids moindre que pour les autres produits. Ce qui serait dramatique, ce serait que le bio ne puisse pas s’exprimer en expliquant sur quoi est sa valeur. On laisserait alors la grande distribution ne parler que de prix. Or, ne parler que de prix pour parler d’un produit bio, c’est très réducteur. La grande distribution représente 18000 points de ventes, tous points de vente cumulés sur le territoire, qui vendent un peu ou beaucoup de bio. À l’inverse, et c’est la spécificité du bio, une ferme sur deux vend en direct. Une sur quatre au niveau national.  

Mais près de 70% des consommateurs font leurs courses en grande distribution...

Pas quand vous êtes en bio. Quand vous êtes en bio, c’est une grosse moitié du marché. Les structures qui vendent en direct représentent vingt-six mille points de vente. Vous imaginez ? C’est plus que la somme de tous les Carrefour, Auchan, etc… Et ce maillage en plus de permettre de manger plus de bio, n’est pas cher car il n’y a pas d’intermédiaire.  

Justement, le grand sujet du moment c’est le pouvoir d’achat avec une inflation à 6 ou 7% en 2022. Le prix de l’énergie va certainement exploser à la rentrée, ça va être un sujet très sensible. Ce qu’on entend partout c’est  “j’aimerais bien manger bio mais je n’ai pas les moyens”... 

On remarque plusieurs choses. Depuis des années, on fait un baromètre, qui prend en compte le rapport au bio de plus de mille cents français. Quand on leur demande “qu’est ce qui vous freine à manger bio ?” la première réponse qui arrive est celle du prix. Mais ça a tendance à s’éroder, c’était soixante-dix-sept pour-cent il y a trois ans, soixante-quinze l’an dernier et soixante-dix cette année. En revanche, ce qui dessert le bio, c’est la défiance “le bio on ne sait pas ce qu’il y a derrière, est ce que tel produit est vraiment bio, est-ce que ce n’est pas du greenwashing ?” C’est un comble ! Le bio est la forme d’agriculture la plus contrôlée, contrairement à d’autre produits qui n’ont peut-être jamais été controlés. Donc ce n’est pas forcément le premier frein. 

Ensuite, on remarque qu’au-delà des angoisses sur le pouvoir d’achat que je comprends tout à fait, dix millions de Français sont en situation de précarité alimentaire. L’objectif c’est que le chèque alimentaire puisse leur donner accès à une alimentation saine. On a déjà été auditionnés à ce sujet. Mais il en reste tout de même 58 000 en situation d’arbitrage. Les taux d’inflation qu’on connait ont démarré il y a environ cinq mois à cause de plusieurs facteurs. Et pourtant, la consommation des Français a augmenté. Jamais les stations de ski n’ont été aussi pleines… Si les Français mangent moins bio, il faut re-contextualiser. Les Français mangent moins tout court. Ils font moins de courses, le prix d’un panier moyen a baissé et ils font les courses moins fréquemment. Mais il y a aussi une prise de conscience concernant le gaspillage. Avec le télétravail, les gens contrôlent mieux leurs stocks, c’est notre intuition.  

Donc à propos de l’inflation, on a pas encore fini de mesurer les arbitrages post-covid. Mais au-delà de ça, l’inflation est plus ressentie que réelle dans les rayons bio. Actuellement on est dans une situation inédite. Pour le bio, l’inflation évolue moins vite qu’ailleurs. Une tonne de blé bio est vendue par l’agriculteur à la coopérative et transformée en pain ou en biscuit. Une tonne de blé en global va changer sept fois de propriétaire sur les marchés mondiaux en étant cotée à la bourse de Chicago. À l’heure où l’on parle, l’inflation est moindre dans les rayons bio que dans les rayons classiques. Pour la première fois, le blé non bio est plus cher que le bio, même chose pour le lait. Nous ne sommes pas outillés, tout est sans dessus-dessous.  

Il y a aussi le biais psychologique selon lequel “bio” est associé à “cher”. Mais cela a tendance à s’éroder. C’est quelque chose qu’on entendait beaucoup dans les médias mais aujourd’hui on voit que les nouveaux consommateurs de bio sont souvent à moindre pouvoir d’achat. Les plus représentés sont les ouvriers/employés, les jeunes et les femmes. De manière générale, quand vous mangez plus de bio, il peut y avoir un surcoût. Une enseigne de grande distribution nous faisait état d’une de leurs études et nous indiquait que pour deux paniers identiques, l’un contenant du bio, l’autre pas avec autant de produits carnés etc… le panier bio était environ 4% plus cher. Il faut dix-huit à vingt-quatre mois pour aplanir les surcoûts d’une conversion à l’alimentation bio. Ça pousse à repenser son alimentation pour regagner son pouvoir d’achat.  

L’Ifop publiait une étude qui indiquait à ce propos qu’une idée assez répandue pour faire des économies était de cuisiner plus de produits bruts, et ça, ça va dans le sens d’une alimentation bio. Une carotte que vous râpez vous-mêmes versus une carotte déjà râpée. On ne peut pas comparer deux paniers en bio et en non bio. Personne ne fait ses courses de la même façon quand il passe en bio. On mange plus de saison, on achète plus de produits bruts, on baisse sa viande, etc… C’est très dommage que le bio ne puisse pas s’exprimer pour dire que l’inflation le touche moins, quand vous avez négocié votre exploitation sur trois à cinq ans, les coûts ne se répercutent pas de la même façon, et puis le bio est un marché de petits acteurs. Ça ne fonctionne pas pareil qu’avec de grosses équipes marketing, etc… Manger bio demande des aménagements qui dépasse la question du prix. Quelque soit votre pouvoir d’achat ou la situation d’inflation, vous êtes obligé de faire votre “transition alimentaire”. D’après l’Agence bio, il existe six leviers. Et il dépassent le clivage “bio”, “non bio”. Il s’agit de cuisiner plus, gaspiller moins, acheter en direct, en vrac, de saison, varier ses protéines. Tout ça mérite d’être résumé. Il faut démonter l’idée que le bio est plus cher, ça ne peut pas se regarder à l’étiquette. Je suis toujours hallucinée quand on me sert un café Nespresso à trente euros le kilo en m’expliquant que le bio est cher alors que si la question du prix était crucial, ils auraient pris du café moulu. 

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