Vingt situations susceptibles de présenter d’importants conflits d’intérêts, dont onze impliquant des institutions ou des intérêts saoudiens. C’est le constat d’une enquête publiée le 21 septembre par L’Humanité, The Guardian, le média italien Lucy sui mondi et le magazine portugais Visão, avec le soutien de Journalismfund Europe.
Pour parvenir à ce constat, les journalistes ont étudié les profils et les affiliations professionnelles des 223 auteurs principaux du groupe de travail III. Celui-ci constitue l’une des trois grandes branches du GIEC (ou IPCC en anglais). Le premier groupe évalue les connaissances scientifiques sur le climat et les causes du réchauffement. Le deuxième s’intéresse à ses conséquences, aux vulnérabilités et à l’adaptation. Le troisième analyse les moyens d’atténuer le changement climatique, notamment les politiques de réduction des émissions et les technologies permettant de retirer du CO2 de l’atmosphère. C’est au sein de ce dernier groupe que se concentrent les liens relevés avec l’Arabie saoudite.
Des salariés d’Aramco parmi les auteurs
Parmi les onze situations, deux concernent directement des scientifiques employés par Saudi Aramco. Le premier, Mustafa Babiker, travaille depuis vingt ans pour la compagnie pétrolière, détenue majoritairement par l’État saoudien. Le GIEC l’a choisi pour coordonner, avec d’autres scientifiques, le chapitre consacré aux politiques climatiques.
Cette fonction ne signifie pas qu’il rédigera seul cette partie du rapport. Elle lui confère toutefois un rôle central dans son élaboration, puisqu'un auteur coordinateur organise le travail des scientifiques chargés du chapitre, veille à la cohérence de leurs contributions et supervise la rédaction de la version finale.
Lorsque la chercheuse Julia Steinberger l’avait interrogé sur un possible conflit d’intérêts, Mustafa Babiker lui avait répondu avoir déclaré sa situation au GIEC. "Cela ne m’a pas semblé être une réponse très convaincante", raconte-t-elle.
Un autre salarié d’Aramco, Diego Armando Moya Pinta, fait partie des auteurs du chapitre portant sur les systèmes énergétiques. Le site du GIEC ne mentionne cependant que son rattachement à l’Imperial College de Londres, où il est chercheur associé à titre honorifique.
Cinq autres auteurs travaillent pour le King Abdullah Petroleum Studies and Research Center. Financé par le gouvernement saoudien et présidé par le ministre de l’Énergie, ce centre de recherche affiche parmi ses missions le développement du secteur énergétique du royaume. Il dispose dans le groupe III d’autant d’auteurs que l’Imperial College.
D’autres liens concernent directement les technologies étudiées. Hussein Hoteit, chargé de travailler sur l’élimination du CO2, a par exemple participé à un projet de stockage souterrain conçu et largement financé par Aramco.
Des règles jugées insuffisantes
Cette concentration intervient alors que l’Arabie saoudite défend, dans les négociations internationales, des solutions climatiques compatibles avec la poursuite de l’exploitation pétrolière. Le royaume soutient notamment le captage et le stockage du carbone, censés empêcher une partie du CO2 produit d’atteindre l’atmosphère.
Les interrogations concernent également la direction du groupe III. L’une de ses vice-présidentes, Malak Al-Nory, est conseillère au ministère saoudien de l’Énergie. En juin 2026, elle figurait aussi dans la délégation du royaume lors des négociations climatiques de Bonn. Les vice-présidents participent pourtant à l’examen des déclarations d’intérêts remplies par les auteurs.
Le GIEC possède une politique de prévention des conflits d’intérêts depuis 2011. En mars 2026, son comité compétent n’avait néanmoins signalé aucun conflit parmi les auteurs sélectionnés pour son septième cycle d’évaluation. Le contenu des déclarations et le détail des délibérations restent confidentiels.
Pour Tzeporah Berman, présidente de l’initiative pour un traité de non-prolifération des combustibles fossiles, ces règles ne servent pas à accuser les chercheurs, mais à préserver l’intégrité de l’institution. Face aux éléments révélés, elle estime le dispositif "manifestement inadapté".
Le GIEC répond qu’aucune personne ne peut imposer seule son point de vue au cours d’un processus collectif soumis à plusieurs relectures. "Aucun auteur, aucune institution, aucun secteur ni aucun pays ne détermine les conclusions d’un rapport", affirme l’organisation.
L’enquête ne démontre donc pas que les travaux ont été influencés. Elle révèle en revanche un écart entre les liens professionnels de certains auteurs et l’absence de conflits officiellement reconnus par le GIEC. Une situation susceptible d’alimenter le doute autour d’une institution dont l’autorité repose en grande partie sur son indépendance.