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Paris recense ses sans-abri: "personne ne peut nous accuser de gonfler les chiffres"

En février 2018, des bénévoles ont recensé plus de 3000 sans-abri dans la capitale, durant la nuit de la solidarité.
©Gérard Julien/AFP

L'année dernière, plus de 3000 SDF ont été recensés dans Paris. Après la "nuit de la solidarité", les premières estimations de 2019 devrait être rendues publiques d'ici le 14 février. Ce travail, effectué par des bénévoles, répond à une organisation rigoureuse et des critères précis : le nombre de sans-abri de la capitale est sans aucun doute sous-évalué. 

22h45, dans le XIXe arrondissement de Paris, une silhouette trapue marche d'un pas hésitant. "Bonsoir monsieur, c'est la +Nuit de la solidarité+ et nous allons à la rencontre des personnes en situation de rue": en quelques mots l'homme s'asseoit.

Bonnet, gros pull en laine et sac en bandoulière, il évoque le sans-abrisme sur le ton de la confession: "il y en a plein ici à droite à gauche, ils n'ont pas de papiers, pas de famille. C'est dur".

Sait-il où dormir ce soir? Il bredouille, assure être logé chez "la famille", sans préciser qui. Finalement, il ne souhaite pas répondre au questionnaire pour identifier ses besoins, et nie être SDF.

Les six bénévoles venus à sa rencontre s'en vont - comme eux ils étaient 2.000 à quadriller Paris dans la nuit de jeudi à vendredi pour recenser les sans-abri. Pendant ce temps, l'homme s'allume une cigarette et plonge le nez dans son portable, devant l'entrée d'un immeuble auquel il ne sonnera pas.

"Ce monsieur est sûrement à la rue, mais il n'ose pas nous le dire", observe Habiba Prigent. Sur son questionnaire, la cheffe d'équipe fait part de ses doutes, mais ne le comptabilise pas: à charge aux sociologues du comité scientifique d'inclure cet homme ou non dans le recensement.

"Franchement la journée, je crois que je serais passé à côté", remarque Sophie Bonnelle, une bénévole de 45 ans, qui participe pour la première fois à l'initiative. "Je pense pas avoir une vision caricaturale des SDF, mais cet homme-là, il ressemble aux gens que je croise en sortant du boulot".

Entre 22H00 et 1H30 du matin, l'équipe a passé au peigne fin les environs de la Place des Fêtes. Vérifier les habitacles de voiture, les renfoncements des halls d'entrée, aller jusqu'au fond des impasses: tous les recoins ont été minutieusement inspectés.

- 3.000 l'an dernier -

Dans ce secteur, la maraude a croisé peu de sans-abri. Cinq hommes aux traits tirés et passablement éméchés, bières à la main, regroupés à l'entrée du métro: ils se sont évanouis en l'espace d'une gorgée houblonnée. Une tente, vide, un sac de couchage dans une fourgonnette, vide lui aussi.

"C'est plutôt une bonne chose de ne pas croiser une centaine de SDF dans le coin", reprend Sophie.

L'an dernier, cette opération de recensement inédite en France, inspirée de comptages existant à New York notamment, avait comptabilisé 3.035 sans-abri dans Paris. Deux tiers n'appelaient jamais le 115 pour solliciter un hébergement et 12% étaient des femmes.

Pour fonctionner l'exercice a des limites, scrupuleusement respectées par les bénévoles. Derrière une porte d'entrée en verre dépoli, ils ont aperçu un homme dormant dans le hall d'un immeuble: impossible de le compter, il n'était pas sur l'espace public.

Un autre homme en train de manger un sandwich sur un banc n'a pas été approché: il était hors secteur d'une vingtaine de mètres. "Le risque si on lui parle, c'est qu'il soit compté deux fois par une autre équipe", explique Habiba.

"On ne peut vraiment pas nous accuser de gonfler les chiffres", observe Sophie, surprise par tant d'organisation. "La démarche est rigoureuse, c'est une réponse essentielle à toutes les approximations qu'on peut entendre."

Cette cadre administrative a encore en mémoire les querelles de chiffres intervenues l'hiver dernier avant le recensement parisien. Le gouvernement lui avait paru "condescendant et déconnecté", lorsque l'actuel ministre du Logement, Julien Denormandie, avait créé la confusion en affirmant que seuls "une cinquantaine d'hommes isolés en Ile-de-France" avaient dormi dans la rue une nuit de février.

Il s'était ensuite défendu de vouloir minimiser le nombre de sans-abri, expliquant qu'il ne parlait que du nombres de personnes appelant le Samu social en fin de journée et à qui aucune solution d'hébergement ne peut être proposée.

"Ce qu'on fait, ça permet de nommer les choses, de parler concret et d'adapter les politiques publiques", conclut Sophie, avec le sentiment du devoir accompli.

Elle et les autres bénévoles se sont donnés rendez-vous fin mars pour la publication des résultats complets. Les premiers chiffres seront eux divulgués le 14 février.

Avec AFP.