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DOSSIER

Fast fashion : “C'est un secteur où il y a une violation massive des droits humains au travail”  

Nayla Ajaltouni, du collectif "Éthique sur l'Étiquette".
©DR

Nayla Ajaltouni est la coordinatrice du « Collectif Éthique sur l’Étiquette », qui milite pour le respect des droits humains dans le secteur de l’habillement. À ce niveau d’ailleurs, où en est-on ? ID lui a demandé ! 

Pouvez-vous me présenter  le "Collectif Éthique sur l’étiquette" ?   

Le "Collectif Éthique sur l’étiquette" est un regroupement d’ONG de solidarité internationale, de syndicats et d’organisations de défense des consommateurs qui existe depuis 1995 et qui a pour mission de défendre le respect des droits humains au travail dans les chaînes de sous-traitance mondialisées, essentiellement de l’habillement. Le textile est un secteur très emblématique des dysfonctionnements de la mondialisation libérale. Nous sommes un collectif de plaidoyer, nous faisons pression sur les grandes multinationales de l’habillement. Nous nous intéressons aux acteurs dominants sur le marché car ce sont leurs pratiques qui seront un facteur de changement, mais nous cherchons surtout à renforcer les obligations contraignantes imposées aux multinationales par les pouvoirs publics. Notre levier essentiel est la mobilisation citoyenne.    

La fast fashion aujourd’hui, cela implique quoi sur le plan des droits humains ?  

L’actualité nous illustre depuis quelques années ces problèmes. Quand on s’attache à des événements comme le Rana Plaza, la crise actuellement liée à l’épidémie de Covid, on arrive à mettre le doigt sur ces dysfonctionnements. L’industrie du textile est une industrie à forte intensité de main d’œuvre qui repose sur des emplois non-qualifiés. La mondialisation libérale a permis le déplacement de production vers des pays à très faible coût de main d’œuvre, avec une forte accélération dans les années 90. C'est un secteur où il y a une violation massive des droits humains au travail : des salaires bien trop bas pour permettre une vie digne, des horaires très éloignés des normes fixées par l’Organisation internationale du Travail, de la maltraitance au travail et une forte répression syndicale, comme c’est le cas au Vietnam, au Bangladesh ou au Cambodge. 

La fast fashion, cette mode jetable à petit prix, a accentué la pression sur les coûts de production, donc sur les salaires des ouvrier-e-s. Aujourd’hui encore, le modèle économique dans le textile c’est minimiser les coûts de production au premier rang desquels les salaires de la main d’œuvre. L’éclatement de la production par le biais de chaînes complexes de sous-traitance a permis aux donneurs d’ordres de ne pas être responsables des conditions de travail de ces employés qu’il emploie de manière indirecte. C’est le grand problème aujourd’hui et notre principal objet de mobilisation : rendre les multinationales juridiquement responsables des impacts sociaux et environnementaux de leur activité, au niveau international, afin de les contraindre à faire évoluer leurs pratiques. Les travailleurs sont pourtant loin d’être passifs. Ils se mobilisent de manière continue pour défendre leurs droits. Nous avons une responsabilité à relayer leurs combats 

Vous avez épinglé différentes entreprises pour leurs pratiques après enquêtes...  

Nous effectuons un gros travail de documentation des violations, et nous adressons des recommandations aux transnationales du secteur – mais aussi aux pouvoirs publics, pour renforcer la  régulation contraignante. Nous avons par exemple décortiqué le modèle économique d’entreprises comme Nike, Adidas ou Zara. Nous montrons que ce sont des choix économiques car ces entreprises ont bien sûr les moyens d’assurer des salaires corrects à ces travailleurs.

Par exemple, Nike, suivi par Adidas, a décidé de déployer un modèle qui investit de manière considérable dans le sponsoring de sportifs mais aussi de plus en plus de personnes issues du pour accroître leurs parts de marché et augmenter leur performance financière - au détriment du versement d’un salaire vital aux ouvriers qui fabriquent leurs produits. Zara a de son côté déployé un modèle de renouvellement en continu des collections pour susciter des besoins permanents auprès des consommateurs, dans un modèle de flux tenus extrêmement rentable. Le patron de Zara, Armancio Ortega, a devancé Bill Gates en 2016 pendant quelques heures comme homme le plus riche de la planète à la faveur de cours de Bourse. Mais dans ses chaînes de sous-traitance, la question de la décence des salaires est complètement délaissée. Tant qu’on sera sur ce type de modèle de fast fashion où l’on a besoin de produire en volume pour être rentable, on aura des dégâts environnementaux considérables, et sociaux inacceptables.    

 Les ONG n’ont pas les moyens de sensibiliser seules la population entière – par ailleurs, c’est le rôle des pouvoirs publics ! 

Nombre de grandes entreprises communiquent pourtant beaucoup sur leurs engagements “éthiques”...  

Exactement, il s’agit bien de communication : elles communiquent souvent soit  soit sur des mesures inefficaces, soit sur des engagements réels mais qui ne touchent pas au modèle économique. Il faut des mesures contraignantes. C’est pour cela que nous avons réagi au Fashion Pact lancé par Emmanuel Macron lors du dernier G7 : c’est cynique de confier aux plus grandes multinationales le soin d’organiser entre elles et de manière volontaire la diminution de leur impact alors que c’est étroitement lié à leur modèle.     

L’impact de la fast fashion, nous commençons à bien le connaître, mais pouvons-nous vraiment nous en passer ?    

Nous faisons face à des injonctions contradictoires : d’une part on demande au consommateur d’agir de manière responsable, d’autre part, cela fait 20 ans que nous sommes abreuvés de publicités qui promeuvent le modèle de la fast fashion. On ne régule pas la communication des entreprises et le déploiement des grandes surfaces spécialisées est encouragé. Nous ne pouvons pas exiger des citoyens un comportement responsable si les pouvoirs publics ne décident pas de contraindre les multinationales à revoir leur modèle. L’offre de vêtements responsables se déploie, heureusement, mais elle reste peu accessible pour une grande partie de la population. J’ai beaucoup de mal avec la responsabilisation individuelle quand on ne la met pas au regard de la responsabilité collective et notamment publique. Je pense qu’il y a d’une part les personnes qui ont eu cette prise de conscience et qui ont les moyens d’une consommation plus raisonnée, et à côté les personnes moins à même de faire évoluer leurs comportements de consommation car ils n’ont pas encore nécessairement eu les moyens de cette prise de conscience (accès à l’info, coût, etc.). Or les ONG n’ont pas les moyens de sensibiliser seules la population entière – par ailleurs, c’est le rôle des pouvoirs publics ! 

Cela passe par des politiques responsables qui régulent la communication, qui exigent des grands groupes un changement de modèle économique. La Loi sur l’économie circulaire ne répond malheureusement pas à l’objectif de réguler le modèle mais elle donne tout de même des signaux aux citoyens et aux grands groupes. Quand on voit le développement d’initiatives comme le Fashion Pact, la Loi sur l’Économie circulaire, cela montre bien l’élévation de la conscience citoyenne sur le sujet et son impact sur les politiques. Les impacts sociaux et environnementaux de la mode n’ont jamais donné lieu à autant de débats. La loi sur le devoir de vigilance, adoptée en 2017 sur pression de la société civile en est un exemple encourageant. Ces avancées participent à l’éducation des citoyens ; toute une génération n’a grandi qu’avec la fast fashion, Zara et H&M et leur modèle de mode sans cesse renouvelée. Comment exiger une connaissance du réel coût des vêtements quand on a laissé se déployer des modes de production low cost ? Sans parler des questions de creusement des inégalités : on n'a pas toujours une alternative au centre commercial près de chez soi. Pourtant, les consommateurs n’ont jamais été aussi mobilisés pour exiger une mode responsable et on voit que les lignes, et les marques, bougent. 

La crise de la Covid-19 nous montre les limites du système selon vous ?  

L’actualité nous donne beaucoup d’illustrations d’un système qui ne fonctionne pas. Il n’a fallu que quelques jours pour les baisses de ventes de vêtements ici se traduisent par une perte de salaires des ouvriers du Bangladesh ou du Sri Lanka : les travailleurs ne sont plus payés en raison de la fermeture des magasins. Tout cela parce que les donneurs d’ordre ont cessé de payer les commandes pourtant produites par les fournisseurs. Cela montre la précarité du système, la vulnérabilité des ouvriers et l’absence de garde-fous. Heureusement, il y a une grande mobilisation, H&M ainsi que d’autres marques ont été obligées par la pression publique d’annoncer qu’ils allaient finalement payer les commandes, mais le premier réflexe était de ne pas le faire. Cela montre les limites d’un modèle économique court-termiste et l'impunité des multinationales. C’est cela que nous cherchons à faire évoluer, et dont les citoyens ont de plus en plus conscience. Ils n’ont jamais donné autant de voix pour exiger une mode responsable. 

La loi sur le devoir de vigilance   

Après cinq années de combat de la part du Collectif mais également d’autres ONG et des syndicats membres du Forum citoyen pour la RSE, a été adoptée en France la loi relative au devoir de vigilance des sociétés mères et entreprises donneuses d’ordre, en mars  2017. Le Collectif précise : “elle exige des grandes multinationales françaises ou présentes en France qu’elles publient et mettent en œuvre un plan de vigilance, permettant d’identifier et de prévenir les risques d’atteintes aux droits humains, à l’environnement et aux libertés fondamentales que peut causer leur activité, mais également celle de leurs filiales et de leurs sous-traitants et fournisseurs, en France comme à l’étranger. Il sera possible d’engager la responsabilité civile de l’entreprise en cas de manquement à ces nouvelles obligations.” Une première mondiale. 

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