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Santé

À Toulouse, les blocs opératoires se mettent au vert

©Frédéric Scheiber/CHU de Toulouse

Face aux enjeux de gestion des déchets, tous les acteurs de la société cherchent à faire leur part, y compris les services médicaux. ID a interrogé le Dr Charlotte Martin, médecin anesthésiste réanimateur en neurochirurgie au CHU de Toulouse, qui a lancé l'opération "Green Bloc".

Gestion des déchets, consommation d'eau, électricité...des soignants du CHU de Toulouse ont mis en place des actions pour réduire l'impact environnemental au sein des blocs opératoires. Rencontre avec le docteur Charlotte Martin, médecin anesthésiste en neurochirurgie et en réanimation, à l’origine de cette initiative.

Comment cette idée du traitement des déchets dans les blocs opératoires est née ?

Assez simplement. Un jour, alors que j'étais au bloc opératoire, je regardais les aides-soignants évacuer les poubelles des salles d’intervention. Je me suis rendue compte que l’on ne triait pas les déchets dans les blocs : pas de revalorisation du plastique, de filière pour le papier. On jetait également le carton dans les poubelles en place.

Pour donner une image parlante, une intervention chirurgicale va produire les déchets d’une famille de 4 personnes en une semaine ! "

Je me suis aperçue que l’on avait deux systèmes de poubelle : des sacs noirs et jaunes. Mais je ne voyais pas la différence entre les deux. Nous en avons discuté entre collègues puis nous avons commencé à réfléchir à de nouvelles manières pour gérer nos déchets. 

Combien de déchets produisez-vous par an ?

Les établissements de santé produisent 700 000 tonnes de déchets par an en France, et les blocs opératoires en génèrent 20 à 30%. Pour donner une image parlante, une intervention chirurgicale va produire les déchets d’une famille de 4 personnes en une semaine !

Plusieurs sociétés se sont intéressées à ce sujet, notamment la société française d’anesthésie-réanimation. A notre niveau, nous avons créé une "green team" au sein du bloc opératoire de Purpan. Elle a ensuite fait des  "petites sœurs" dans tous les blocs du CHU de Toulouse, en rassemblant tous les agents de terrain : aides-soignants, infirmiers, cadres de santé, médecins...

Le but de cette démarche était à la fois de lancer une réflexion, et également de proposer des solutions à mettre en place. Nous avons été appuyés par la direction du CHU, avant d’être rapidement rejoints par la cellule développement durable et celle de la gestion des déchets à l’hôpital. 

Quels sont les déchets que l’on peut retrouver dans les blocs opératoires ?

Il y a deux catégories de déchets dans un hôpital. La première concerne les DAOM (Déchets Assimilés aux Ordures Ménagères) que l'on retrouve dans sa poubelle à la maison. Ces déchets sont mis dans des poubelles noires et compactés avant d’être acheminés vers l’incinérateur. Le compactage est une étape importante car il permet de réduire le volume de déchets et donc leur transport jusqu’à l’incinérateur.

Quand nous avons commencé à réfléchir sur le sujet en 2019, les recommandations pour le CHU de Toulouse datait de plus de 15 ans ! "

La seconde catégorie concerne les DASRI, (Déchets d’Activités de Soins à Risques infectieux). Ce sont les fameuses poubelles jaunes. La répartition des déchets est régie par le Code de Santé publique. Celui-ci indique que c’est à l’autorité locale de décider de ce qui doit être mis dans telle ou telle poubelle. Dans l’hôpital, c’est le CLIN, le Comité de Lutte contre les Infections nosocomiales qui décide de quel déchet va dans quel contenant. 

Quand nous avons commencé à réfléchir à ce sujet en 2019, les recommandations pour le CHU de Toulouse datait de plus de quinze ans ! Et elles ne correspondaient plus du tout à notre pratique, notamment parce qu’elles préconisaient de jeter dans les DASRI certains déchets tandis que les règlementations nationales avaient évolué. 

Pourquoi un tel retard dans ces recommandations ? 

Les dernières recommandations dataient de l’époque SIDA, et étaient donc probablement trop précautionneuses. On jetait énormément dans les DASRI alors que la plupart des déchets étaient ceux que l’on retrouve à la maison. Quand on se coupe le doigt chez soi, on utilise un sopalin qu’on jette ensuite dans la poubelle. À l’hôpital, cela partait dans les risques infectieux alors que tous les malades n'étaient pas infectés.

Une tonne de DASRI produit l’équivalent d’une tonne de CO2 alors qu’une tonne de DAOM n'en produit que 300 kilos, ce qui fait une différence majeure entre ces deux types de déchets."

Les déchets DASRI sont transportés à l’incinérateur sous scellés, sans être compactés. Le transport va donc être beaucoup plus coûteux, à la fois financièrement mais également en termes de CO2. Une tonne de DASRI produit l’équivalent d’une tonne de CO2 alors qu’une tonne de DAOM n'en produit que 300 kilos, ce qui fait une différence majeure entre ces deux types de déchets.

Quelles solutions avez-vous proposé pour améliorer le tri et la valorisation ?

La première étape a été de réfléchir avec les équipes du CLIN sur la pertinence des recommandations. Cela a nécessité un long travail, car faire changer des recommandations dans une institution aussi importante que le CHU de Toulouse ne se fait pas du jour au lendemain. Nous avons toutefois réussi à échanger en bonne intelligence entre les gens qui travaillent sur le terrain et qui sont amenés à manipuler ces déchets quotidiennement, et ceux qui éditent ces recommandations. Celles-ci ont été changées en juin 2020, après quasiment un an de réflexion. Entre temps, nous avons eu le COVID qui a rendu difficile l’avancement sur d’autres sujets, ce qui explique également le délai.

Au final, avec l'ancienne formule de recommandation, nous traitions quasiment 60% de nos déchets en DAOM et 40% en DASRI. Depuis le changement, on est passé à 80% en DAOM et à peine 20% en DASRI.

Est-ce que l’enjeu des déchets est vraiment nécessaire dans le secteur hospitalier ? 

Je pense que notre action reflète la réalité de la gestion des déchets : ce n’est pas en faisant uniquement du tri qu’on va résoudre le problème. En revanche, cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas le faire. Les quantités de déchets dans les établissements de santé sont extrêmement importantes. Il faut réfléchir à comment les classer.

Quand on est dans un bloc opératoire, on a tendance à sur-préparer, au cas où on aurait un problème. Au site de Purpan du CHU, nous avons vu que ces dispositifs, que nous n’utilisons pas, représentaient plus de 50 kilogrammes de déchets sur une semaine. C’est à la fois coûteux en termes de financement public, et cela génère des déchets dont nous n'avons pas besoin. Tout ça a entrainé des réflexions sur d’autres thématiques et sur une réduction plus globale, au-delà de juste faire du tri dans les blocs opératoires.

Le CHU de Toulouse est-il devenu un exemple à l’échelle nationale dans ce domaine ?

En effet, mais nous ne sommes pas les seuls à s’inscrire dans cette démarche. Il y a notamment les CHU de Grenoble et Nantes qui ont mis en place des dispositifs dans leurs blocs opératoires. 

Notre modèle est innovant dans le sens où nous avons tout fait en même temps : une nouvelle répartition des déchets, une filière de revalorisation ainsi qu'un travail sur la performance énergétique, la gestion de l’eau et des gaz. Nous menons tous ces projets de front, ce qui explique pourquoi nous sommes à l’avant-garde sur ces thématiques. Notre spécificité est également que notre démarche est partie du terrain et qu’elle est soutenue par la direction, ce qui fait que les mesures ont pu être mises en place en moins d’un an, malgré la crise sanitaire.

Est-ce que ce procédé peut se dupliquer facilement ?

Nous avons commencé sur le site de Purpan, et maintenant ce projet existe dans tous les blocs opératoires du CHU. Nous prévoyons également de le mettre en place dans les services de réanimation, qui sont également des générateurs importants de déchets, mais avec des contraintes spécifiques.

Nous sommes en train de créer d’autres "green teams" dans ces services et nous espérons pouvoir mettre ça en marche au premier trimestre 2022. Ce serait une première nationale car il n’existe pas à l’heure actuelle de démarche de ce type dans les services de réanimation en France.

Ce projet a-t-il favorisé le "team building" au sein du CHU ?

Tout à fait. Cette démarche nous a fait du bien, surtout en pleine période de crise sanitaire. Cela nous permettait d’une part, de pouvoir parler d’autres choses entre collègues, et de pouvoir se rassembler autour d’un sujet qui concerne tout le monde. Que l’on soit aide-soignant ou médecin, le problème est le même, tout comme notre implication. Cela a permis de mettre tout le monde au même niveau, de "casser" les barrières sociales et pour certains d’avoir des contacts avec la direction de l’hôpital alors qu’ils n’en avaient jamais eu auparavant.

En commençant sur le centre de Purpan, les autres sites ont vu qu’il y avait de super résultats et ont eu aussi envie de s’y mettre. Il y a eu un véritable élan autour de ce projet qui a fait du bien à tout le monde.

Actuellement, nous travaillons aussi sur les agents volatils. L’anesthésie est une activité polluante dans laquelle nous utilisons des gaz à effet de serre de manière importante dans les blocs. Nous travaillons également à un projet de changement des lumières pour mettre des LED dans les blocs opératoires. Toutes ces pistes sont discutées avec tous les services de l’hôpital.

Une interview réalisée en partenariat avec France Inter. Écoutez la chronique Social Lab ici.

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