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Entretiens

Michèle Pappalardo : “Le développement durable est une démarche de progrès sans fin”

Michèle Pappalardo, présidente du comité du label ISR.
© DR

Depuis octobre, l’ancienne présidente de chambre et rapporteure générale à la Cour des comptes préside le comité du label ISR. Une nouvelle mission qu'elle appréhende avec un regard neuf mais aiguisé par ses années passées au coeur des rouages de l’Etat. Portrait.

Elle a fait ses adieux à la Cour des comptes et à ses dorures. Depuis avril dernier, Michèle Pappalardo a monté sa “petite entreprise”, une société de conseil en matière de développement durable, de RSE, de protection de l’environnement et de maîtrise de l’énergie pour les acteurs publics ou privés. 

Retirée dans sa maison d’Issy-les-Moulineaux, qui est aussi son nouveau bureau, cette énarque de 65 ans se réjouit de pouvoir enfin se frotter à des cas concrets, et de choisir ses sujets. Un goût de liberté retrouvée pour celle qui admet ne pas avoir sa langue dans sa poche. “Quand on occupe des postes à responsabilité, il est évident qu’on ne peut pas dire tout ce qui nous passe par la tête. Aujourd’hui, je peux me le permettre”, sourit-elle.  

Désormais à son compte, la consultante gère seule ses journées. “Cela ne m’effraie pas. Pendant longtemps, je n’ai pas eu de secrétariat. J’ai appris à être autonome, lance l'ancienne présidente de chambre et rapporteure générale, j’espère juste ne pas me mettre trop de choses sur le dos”, ajoute-elle en ajustant le châle qui recouvre ses épaules.  

Difficile pour cette boulimique de travail qui n’a eu de cesse de multiplier les casquettes tout au long de sa carrière.  

Une soif d’apprendre et de comprendre 

Diplômée de Sciences Po Paris, et de l’école nationale de l’administration (ENA), cette native de Toulouse fait ses armes à la direction des affaires générales et financières de TDF (Télédiffusion de France) et à la Cour des comptes comme conseillère référendaire. En 1993, à 37 ans, elle devient directrice de cabinet de Michel Barnier, alors ministre de l’Environnement. 

Jusqu’en 1995, la commis de l’Etat, qui nourrit à cette époque-là un intérêt particulier pour les questions liées aux ressources et au gaspillage, épluche les dossiers environnementaux avec un appétit sans bornes. “Nous sommes arrivés après Ségolène Royal, qui avait notamment fait voter une loi sur l’élimination des déchets. Il y avait un vrai bouillonnement. Mais tout restait à faire. On ne parlait pas encore vraiment de climat”, se souvient-elle.  

En 1996, elle tourne les talons au monde politico-administratif pour prendre la direction de France 2. “Ce sont à chaque fois des opportunités qui se sont présentées à moi. Je n’ai jamais eu de plan de carrière”, explique l'ex-patronne de chaîne, aussi passionnée d’environnement que de communication et de médias. “Il y avait là encore quelque chose d’innovant. A cette période, la télévision avait un rôle à jouer pour faire passer des messages pédagogiques aux citoyens”, souligne-t-elle avant d’ajouter : “je suis convaincue que ce sont eux qui peuvent agir et faire bouger les choses, et non les politiques. Mais pour qu’ils fassent, il faut qu’ils sachent.” 

Après un retour en 1999 à la Cour des comptes, le refuge au sein duquel elle peut “prendre du recul pour comprendre comment le monde évolue”, Michèle Pappalardo accepte la présidence de l’ADEME (Agence de la transition écologique). Nous sommes en 2003, et la canicule fait des ravages. “C’est à ce moment-là que le grand public a compris ce qu’était le réchauffement climatique. Les sujets autour des énergies renouvelables ont commencé à intéresser. Cela nous a donné une grande marge de manœuvre pour véhiculer des messages”, explique celle qui a officié au sein de l’ADEME pendant cinq ans.  

Le difficile exercice du pouvoir 

En 2008, le ministre de l’Ecologie, Jean-Louis Borloo, la nomme première Commissaire générale au développement durable. Une fonction qu’elle assure jusqu’en 2011 avant de retourner à nouveau à la Cour des Comptes où elle deviendra présidente de chambre en 2017.  

Mais à peine nommée depuis quatre mois, Michèle Pappalardo quitte, à la surprise générale, son poste pour donner un coup de main à un nouveau venu en politique : Nicolas Hulot. En mai 2017, le militant écologiste fait son entrée au ministère de la Transition écologique et solidaire, avec une certaine réserve de sa nouvelle directrice de cabinet. 

“Je n’ai jamais été fan qu’il se lance en politique, mais quand il a voulu le faire cela m’a paru évident de l’aider”, réagit celle qui l’a connu lors de sa présidence à l’ADEME, et qui l’a accompagné pendant 18 mois, le temps de son mandat. “C’était à la fois compliqué mais aussi instructif de le voir évoluer au milieu de ce monde dont il ignorait tous les codes. Pour lui, tout paraissait surprenant et bizarre. Cela m’a conduit à m'interroger sur des choses qui me paraissaient jusque-là normales.” 

Si Michèle Pappalardo assure les deux mois de transition avec le nouveau ministre François de Rugy, elle retrouve vite la Cour des Comptes en novembre2018. Très attachée à cette institution, elle a toutefois choisi de tirer sa révérence en avril dernier pour se mettre cette fois à son compte.  

Nouvelle mission 

Un retrait de la fonction publique qui ne l’empêche pas d'accepter de nouveaux postes à responsabilité. Depuis octobre, l’ancienne magistrate préside le comité du label ISR (investissement socialement responsable). Un défi pour celle qui connaît peu le monde de la finance. “J’arrive avec un esprit ouvert. Je ne connais ni les sigles, ni les outils. On peut le voir comme une faiblesse. Je préfère l’envisager comme une force”, souligne la présidente qui fait confiance à son expérience et son sens de la logique. 

Créé en 2016 par le ministère de l’Economie et des Finances, le label ISR est l’un des premiers labels d’épargne en Europe. Son ambition ? “Permettre aux épargnants, ainsi qu’aux investisseurs professionnels, de distinguer les fonds d’investissement mettant en œuvre une méthodologie robuste d’investissement socialement responsable (ISR), aboutissant à des résultats mesurables et concrets.” Autrement dit, faire progresser l’ensemble des acteurs économiques vers plus d’exigence de développement durable. 

Pour rendre plus concret cet objectif, Michèle Pappalardo, qui aime user de pédagogie avec ses interlocuteurs, prend l’exemple de ce qu’il s’est passé avec le marché de l’électroménager. Suite à une directive européenne apparue en 1992, les fabricants ont dû apposer des étiquettes énergétiques sur leurs produits. “Au début, on ne voyait que du C, du D, du E ou du F. Puis, en poussant leurs exigences, les entreprises ont pu mettre du B puis du A”, se remémore l’ancienne haute fonctionnaire, avant de poursuivre : “Aujourd’hui, quand on se rend chez Darty, on ne voit que des A+, ou A++,  A+++… car les entreprises cherchent à faire toujours plus. Cela vexe peut-être les financiers que je les compare à des réfrigérateurs. Mais c’est dans ce type de démarche que l’on souhaite inscrire le label ISR.” 

Contrairement aux labels spécialisés comme Greenfin et Finansol, le label ISR s’adresse à tous les secteurs d’activité. Au 15 novembre 2021, 821 fonds étaient labellisés pour un total de près de 680 milliards d’euros d’encours. 

Un label en révision 

L’attribution du label est réalisée par trois organismes d’audit externes : Afnor Certification, EY France et Deloitte. Ces certificateurs s’assurent que les fonds candidats répondent aux exigences du référentiel qui doit bientôt être réformé. 

“A moins qu’il n’évolue radicalement, le label ISR s’expose à une perte inéluctable de crédibilité et de pertinence”, alertait en décembre 2020 un rapport de l’Inspection générale des finances publiques. “Le label ISR fait à l’épargnant une promesse confuse. Il affiche une ambition d’impact social et environnemental mais ses exigences, fondées sur la notation ESG des émetteurs, ne sauraient garantir un fléchage effectif des financements vers des activités relevant d’un modèle économique durable”, poursuivaient sévèrement les auteurs. 

Nommée par Bercy pour réfléchir sur l’évolution du référentiel du label ISR, Michèle Pappalardo se retrousse les manches. Premier objectif : augmenter la confiance des épargnants en expliquant ce qu’est ce référentiel mais aussi ce qu’il n’est pas. “La communication des uns et des autres, volontairement ou involontairement, sème un peu de confusion. Il faut remettre les choses à plat et proposer aux épargnants et aux investisseurs des produits qui correspondent à ce qu’ils veulent,” appuie la nouvelle présidente de sa voix grave.  

A destination des certificateurs, un fascicule d’interprétation du guide doit voir le jour. Le premier d’une longue série selon Michèle Pappalardo. “Il faut comprendre que le développement durable est une démarche de progrès sans fin. Il y aura toujours des choses à améliorer”, fait-elle remarquer. Dans son marathon, le comité poursuit un second objectif : mettre à jour le référentiel actuel en intégrant notamment la finance à impact et les nouvelles réglementations européennes, comme celle sur la taxonomie.  

Le ministère a fixé une échéance. Rendue de la copie : avant la fin 2022. 

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