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Dossier: Faut-il transformer le système financier ?

©Nathanaël Mikles

L’intégration de critères ESG et de risques climatiques dans l’équation des acteurs financiers reste à ce jour trop peu ambitieuse pour répondre aux défis de la transition écologique. Les pouvoirs publics et les régulateurs doivent prendre leurs responsabilités pour faire évoluer le système.

L’humanité fait face à un défi inédit dans son histoire. Un défi largement documenté par les scientifiques du monde entier depuis des décennies, dont la réalité est soutenue par des chiffres édifiants. Selon le dernier rapport du GIEC, publié en avril 2022, nous nous dirigeons actuellement vers un réchauffement de 3,2°C d'ici à la fin du siècle. Plus de 3,3 milliards de personnes sont jugées "très vulnérables" aux catastrophes naturelles, incluant sécheresses, canicules, tempêtes, inondations et pénuries d'eau, dont la fréquence et l’intensité sont amenées à croître dans les années à venir. Les 10 % de ménages les plus aisés dans le monde représentent à eux seuls entre 36 % et 45 % des émissions totales de gaz à effet de serre.

En 2015, 170 Etats s’étaient engagés à agir pour assurer que le réchauffement de la planète se maintienne "nettement" sous le seuil des 2°C par rapport aux températures de l’ère préindustrielle. Sept ans plus tard, le bilan de l’action publique comme privée est maigre. La Terre continue de se réchauffer, les inégalités continuent de se creuser et aucun réveil écologique massif ne semble pointer à l’horizon. "La folie, c'est de faire toujours la même chose et de s'attendre à un résultat différent", aurait dit Albert Einstein. Dans notre monde ultra industrialisé, mondialisé et financiarisé, la folie tient peut-être d’une croyance : celle que l’on peut réussir à atteindre des objectifs environnementaux et sociaux ambitieux sans toucher à notre modèle de croissance. Sans repenser les politiques économiques qui régissent nos échanges. Sans impliquer le système financier. Sans le faire évoluer.

Une finance verte 

Tout n’est bien sûr pas à jeter dans le système actuel. Depuis des années maintenant, et notamment la COP21, le marché a commencé à lentement évoluer pour intégrer de nouveaux critères d’analyse : les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG). Selon un rapport de la Global Sustainable Investment Alliance publié l’an dernier, 36 % des actifs sous gestion aux Etats-Unis, au Canada, au Japon, en Australie et en Europe sont désormais gérés en intégrant des critères extra-financiers. La prise en compte des risques climatiques au même titre que les risques financiers par les gestionnaires de fonds est aussi de plus en plus systématique. Certains secteurs d’activités sont particulièrement exposés aux risques physiques, c’est-à-dire liés directement aux aléas climatiques, comme les catastrophes naturelles, mais aussi aux phénomènes de fond comme la hausse des températures ou du niveau de la mer.

Les risques physiques sont les plus simples à prendre en compte par les acteurs financiers, mais ne sont pas forcément ceux qui auront l’impact le plus important sur leur portefeuille. Le véritable enjeu est celui de la transition : pour les investisseurs, il s’agit à la fois d’éviter la valeur des actifs qui ne seront plus pertinents dans une économie bas carbone, et de profiter d’opportunités économiques sur le long terme. Certains secteurs sont particulièrement touchés, comme les transports ou l’énergie, aux premières loges de la transition écologique. "Ces risques peuvent se matérialiser à un horizon relativement court, car les scénarios du GIEC compatibles avec les objectifs de l’Accord de Paris nécessitent un changement drastique d’ici à 2050 pour atteindre la neutralité carbone", précise Noémie Hadjadj-Gomes, responsable de la recherche chez CPR AM.

Données insuffisantes 

Concrètement, les gestionnaires d’actifs doivent se reposer sur d’autres pour prendre en compte ces risques dans leurs modèles. Ils se reposent sur des fournisseurs externes, sans qu’il n’existe de méthodologie standard pour encadrer les données fournies. Le même problème existe pour l’intégration des critères ESG par les asset managers, très variable d’une société de gestion à l’autre, d’un pays à l’autre, ou même d’une thématique à l’autre. "Les gestionnaires de capitaux ont besoin d’indicateurs pour prendre des décisions. La difficulté que l’on rencontre aujourd’hui à l’échelle mondiale, c’est la production de données quantifiables et fiables", explique Caroline de La Marnierre, fondatrice de l’Institut du capitalisme responsable. Si certaines thématiques commencent à faire consensus, notamment l’égalité hommes-femmes et l’empreinte carbone, d’autres restent peu exploitées en raison du manque de données homogènes, comme la biodiversité ou l’inclusion."Sur ces sujets, les investisseurs nous disent à l’unanimité que la donnée n’est pas exploitable car trop qualitative, ou pas comparable d’un pays à l’autre", poursuit-elle.

Il existe aussi des biais méthodologiques à prendre en compte. Par exemple, les métriques de température de portefeuilles se basent essentiellement sur des données prospectives, et pas ou peu sur les progrès déjà réalisés par les entreprises dans lesquelles ils sont investis. "Cette approche est intéressante car très parlante, mais elle repose sur beaucoup de choix méthodologiques. Elle peut être utile pour estimer le niveau d’engagement d’une entreprise, mais selon nous il est encore trop tôt pour l’utiliser comme outil de construction de portefeuille", explique Noémie Hadjadj-Gomes.

La finance verte s’est beaucoup développée, mais ce n’est pas suffisant. La réglementation doit jouer son rôle, c’est déterminant si on veut éviter le greenwashing et les coûts financiers et sociaux énormes liés au changement climatique"

Mieux réglementer 

Si ces deux problèmes étaient parfaitement réglés, que tous les acteurs du marché bénéficiaient d’une information parfaite sur les critères environnementaux sociaux et de gouvernance applicables aux entreprises dans lesquelles ils investissaient, ainsi qu’une conscience aiguë des risques climatiques auxquels elles étaient exposées, le marché financerait-il naturellement la transition écologique ? "La finance verte s’est beaucoup développée, mais ce n’est pas suffisant. La réglementation doit jouer son rôle, c’est déterminant si on veut éviter le greenwashing et les coûts financiers et sociaux énormes liés au changement climatique", estime Noémie Hadjadj-Gomes. Un avis que partagent de nombreux courants de pensée dits alternatifs, qui s’interrogent sur la possibilité de maintenir notre modèle de croissance. "Nous vivons dans une société de toxico-dépendants à la croissance : Etats, entreprises, municipalités, tous les acteurs du système sont condamnés à croître ou à mourir”, affirme Vincent Liegey, chercheur, essayiste et auteur de "Décroissance" (Tana Editions). "Mais une croissance infinie dans un monde fini n’est pas possible, poursuit-il. Nous avons dépassé un certain nombre de seuils d’irréversibilité. Si on n’évolue pas de manière choisie et organisée, nous y serons vraisemblablement appelés de manière violente."

Agir collectivement 

Qui, alors, pour diriger le chantier de cette transformation nécessaire ? "Le secteur financier doit soutenir les entreprises qui contribuent à la transition. Mais les sociétés de gestion ne doivent pas agir dans leur coin : c’est un défi collectif qui concerne les financiers, les entreprises, les régulateurs et même la société civile. Il faut qu’il y ait un effet de masse pour que ça fonctionne", affirme Noémie Hadjadj-Gomes. Une position à nuancer pour Caroline de la Marnierre, qui estime que si tout le monde peut agir à son échelle, les acteurs de taille importante ont les moyens de faire changer les choses plus rapidement : "Notre modèle de capitalisme est principalement drivé par les grandes organisations, qu’il s’agisse d’assets managers, d’entreprises ou d’organisations publiques", rappelle- t-elle. Les comportements des grandes organisations ne sont néanmoins pas toujours exemplaires, qu’il s’agisse d’entreprises ou d’acteurs financiers. Les allégations de greenwashing de la filiale de gestion d’actifs de la Deutsche Bank ou la présentation mémorable du directeur mondial de l’investissement responsable de HSBC, Stuart Kirk, suspendu après ses remarques climato-sceptiques, en sont deux illustrations. Pour les inciter à agir dans le bon sens, les Etats doivent agir.

Jeunes générations 

Jusqu’à aujourd’hui toutefois, les Etats ont brillé par leurs ambitions mais pas par leurs actes. Pourtant, ils ont un rôle crucial à jouer, notamment pour exercer une pression réglementaire sur les acteurs financiers. Le grand virage de la finance française vers plus de durabilité a d’ailleurs été grandement poussé par les pouvoirs publics, de la création des labels ISR et Greenfin aux obligations de la loi Pacte ou de la loi Climat. "La finance peut être positive, mais elle souffre d’une mauvaise image car elle n’est pas accessible au plus grand nombre", déplore Romain Sion, directeur des investissements pour la région Europe, Blisce, et auteur de Génération Impact (éditions Baribal). "Les particuliers se voient proposer des assurances-vie peu rentables alors qu’on parle dans les médias de fonds d’investissement qui génèrent des milliards. Cela crée un climat de défiance vis-à-vis de la finance, qui est pourtant indispensable au développement de toute organisation."

Chez les jeunes générations, les organisations qui agissent sans prendre en compte les enjeux climatiques sont de plus en plus sévèrement jugées. En mai 2022, Antonio Guterres, le secrétaire général des Nations Unies, exhortait les jeunes diplômés de l’Université de Seton Hall, aux Etats-Unis, à ne pas travailler "pour les destructeurs du climat". Au même moment, huit étudiants d’AgroParisTech appelaient, lors de la cérémonie de remise de diplômes, leurs confrères et consœurs à "déserter avant d’être coincés par des obligations financières". "N'attendons pas le 12e rapport du Giec qui démontrera que les Etats et les multinationales n'ont jamais fait qu'aggraver les problèmes et qui placera ses derniers espoirs dans les révoltes populaires", avançait le collectif.

Nous vivons dans une société de toxico-dépendants à la croissance : Etats, entreprises, municipalités, tous les acteurs du système sont condamnés à croître ou à mourir”

Réencastrer l'économie 

"On a tendance à séparer deux catégories de personnes : les activistes, qui vont descendre dans la rue et mener des opérations de sensibilisation, et ceux qui auront choisi d’agir de l’intérieur en intégrant des entreprises, voire des fonds d’investissement. Cette deuxième catégorie d’activistes est tout aussi indispensable que la première. Nous avons besoin de personnes qui comprennent le langage et les rouages du système pour changer les choses", estime Romain Sion. De la même façon que chaque agent du système économique peut jouer un rôle dans la mue de ce dernier, des alternatives peuvent émerger en parallèle de l’économie de marché, comme l’économie circulaire ou l’économie de fonctionnalité. "Nous pouvons organiser nos sociétés de manière beaucoup plus inclusive, en repensant le partage des savoir-faire et des outils, affirme Vincent Liegey. Certains pans de nos vies sont déjà pensés de cette manière, comme le secteur du ‘care’. Les personnes qui font ces tâches le font souvent de manière autogérée, hors des systèmes de marché."

La question à laquelle doivent répondre les pouvoirs publics est la suivante : la finance doit-elle être au sommet de la pyramide de notre société, ou doit-elle être un outil orienté au service de l’intérêt général ? Dans son ouvrage "La grande transformation", l’économiste hongrois Karl Polanyi définit la société de marché comme une société considérée à l’aune du marché. Dans ce cas, l’économie est "désencastrée", affranchie des autres formes de lien social, le travail et la terre deviennent des marchandises et le marché devient maître, dans une logique de toute puissante autorégulation. "L’idée du marché s’ajustant lui-même [est] purement utopique, écrit Polanyi. Une telle institution ne [peut] exister de façon suivie sans anéantir la substance humaine et naturelle de la société, sans détruire l’homme et sans transformer son milieu en un désert." Les défis auxquels nous faisons face nécessitent de réencastrer l’économie dans la société, et requièrent des pouvoirs publics forts qui sont prêts à agir.

 

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