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Environnement

Les jardiniers de la ville de Grenoble comptent les papillons

Une dizaine de jardiniers de la ville de Grenoble troquent ponctuellement les sécateurs pour… des filets à papillons.
©DR/Christine Simoens

Comme tous les ans depuis le début de l’été, une dizaine de jardiniers de la ville de Grenoble ont troqué ponctuellement les sécateurs pour… des filets à papillons. Sur la base du volontariat, ces gestionnaires à la fibre naturaliste se rendent sur les espaces verts dont ils ont la charge pour identifier et compter les papillons. Explications.

"L’année dernière, au même endroit, nous n’avions relevé qu’un seul papillon, aujourd’hui nous en avons noté une dizaine, un Amaryllis notamment, des azurés et des piérides. C’est très positif ! Et probablement dû au confinement", note Bruno Prudhomme, chef d’équipe des jardiniers de la ville lors de son premier passage.  

Le papillon, indicateur de biodiversité

C’est en 2014 que la ville de Grenoble se lance dans le Propage (pour Protocole Papillons Gestionnaires). Ce programme de science participative créé cinq ans plus tôt par Vigie-Nature (Muséum national d’Histoire naturelle) et l’association Noé vise à fournir un indicateur écologique aux collectivités désireuses d’évaluer la nature en ville. Plutôt minérale par nature, la cité iséroise a pris très tôt le chemin de l’intégration de la biodiversité dans sa politique d’aménagement. Aujourd’hui, les friches côtoient les gazons ras, les prairies urbaines jouxtent les parcs horticoles, tandis que les trottoirs accueillent de multiples plantes spontanées. "Même si nos élus nous soutiennent dans cette transition, nous avons besoin de mesurer l’impact de ces changements de pratiques sur la biodiversité, explique Christine Simoens, coordinatrice du Propage au Service des espaces verts. D’où notre volonté, il y a sept ans, de mettre en place ces suivis de papillons, avec un protocole national bien cadré, et attrayant pour les jardiniers."

Les comptages du Propage s’effectuent en binôme. Trois jours par an, deux collègues arpentent un même parcours de 100 à 300 mètres au sein d’un parc, jardin ou cimetière. Ils doivent alors reconnaître en vol ou à l’aide d’un filet les espèces rencontrées tout en les dénombrant. Minutieusement conçu par les spécialistes du Muséum, le protocole se veut peu chronophage – une dizaine de minutes par passage environ – et accessible. Un jardinier non rompu à l’entomologie peut aisément reconnaitre les principales espèces locales, en s’aidant éventuellement d’une plaquette de détermination. Le protocole permet surtout de récolter des données standardisées, c’est-à-dire comparables entre elles. Les papillons, groupe d’insectes particulièrement sensible aux perturbations environnementales, témoignent de la vitalité d’un milieu. Ainsi, le Service des espaces vert peut, en comparant les sites entre eux, visualiser, chiffres à l’appui, les pratiques les plus favorables à la biodiversité et celles qui le sont moins.

C’est très utile pour faire passer des messages auprès du grand public, des collègues ou des élus.

"C’est très utile pour faire passer des messages auprès du grand public, des collègues ou des élus, reconnaît Christine Simoens. Quand nous disons que laisser pousser les herbes, laisser des endroits sans fréquentation et faucher enrichit la biodiversité, ce ne sont pas des paroles en l’air. Nous pouvons maintenant montrer qu’il y a une très grande richesse en papillons dans certains sites, et donc a priori plusieurs autres espèces d’insectes. Nous nous appuyons sur des observations concrètes". Grâce au Propage, la municipalité possède un outil d’aide à la décision donnant un crédit scientifique à sa politique de gestion. Deux autres suivis oiseaux (LPO) et plantes sauvages (Gentiana) ont été mis en place récemment pour renforcer la démarche.

Changements de pratiques

"Les comptages participent à la diversité de notre travail de jardinier, confie Guillaume Bayetti, qui entame sa troisième saison cette année. Ces observations nous permettent de voir comment évoluent nos espaces, quels sont les effets de notre propre travail. On est conscient d’apporter personnellement notre petite pierre à l’édifice." Des témoignages de ce genre, Marine Gabillet en a recueilli bon nombre pour son travail de thèse qui porte sur le pouvoir transformatif du Propage sur les participants. Ses analyses montrent qu’il conduit à des bénéfices individuels significatifs. "Outre le plaisir que procure le comptage des papillons, je me suis rendu compte que c’était toute la conception du travail de jardinier qui se transformait. Le Propage donne un nouveau sens à leur métier."

D’après la doctorante, en entretenant une relation récurrente avec les papillons, les gestionnaires sont amenés à se poser des questions sur les effets de leurs propres pratiques. Le papillon devient, selon leurs termes, un nouvel « usagers des espaces verts » dont il convient de prendre soin. La biodiversité se place dés-lors sur le même plan que les considérations esthétiques ou fonctionnelles. Et parfois cela débouche sur une remise en question de certaines trajectoires. "Au départ on avait des tondeuses avec un bac de ramassage […] alors après… Mon dieu ! Est apparu le mulching ! Et c’est pareil, on broie tout de la même manière ! […] finalement pour la faune, pour la microfaune, c’est le même carpaccio !" livre un chef d’équipe des jardiniers, Christophe Huant.

C’est en 2014 que la ville de Grenoble s'est lancée dans le Propage (pour Protocole Papillons Gestionnaires).
©DR/Marine Gabillet

Face à ces remontées d’observations concernant les méfaits du broyage sur la biodiversité, le Service des espaces verts a fini par le limiter. "Ça nous a tiré vers le haut !", admet aujourd’hui Christine Simoens. Au fil des années, les modes de gestion se sont ainsi affinés, la Ville pratique désormais une gestion "en dentelle" : lorsqu’un espace n’est pas utilisé, la gestion est limitée à deux voire une seule fauche par an. Les données du Propage et les retours des participants n’ont fait que conforter, si ce n’est accélérer ce glissement. Malgré tout un certain scepticisme demeure dans la population, et parmi les "collègues". On se refuse encore parfois à admettre qu’un jardinier puisse faire autre chose que de l’entretien. "Au début on était 'les petits chasseurs papillons qui se promènent', se souvient Guillaume Bayetti. Mais aujourd’hui les choses changent. La biodiversité devient une composante majeure des politiques urbaines, et le Propage de plus en plus accepté et reconnu. À Grenoble, comme partout en France. Neuf ans après le lancement national de l’observatoire, une cinquantaine de villes ont adopté les suivis, impliquant près de 130 gestionnaires dans 70 communes.

Répartis sur 34 zones de comptage à travers 11 espaces verts choisis pour leur représentativité, les "gestionnaires-naturalistes" grenoblois sont à l’œuvre, avec un enthousiasme exacerbé par plusieurs mois de mise à l’arrêt de leur activité. Si vous apercevez une paire de jardiniers "papillonner", à l’affût du moindre mouvement, que ce soit à travers le Jardin des Plantes ou la Bastille, lieu naturel emblématique de la cité, ne soyez donc pas surpris. "Favoriser et suivre la biodiversité en ville est désormais une de leur mission, à part entière. C’est au cœur de leur métier", affirme Julien Drulhon, l’un des chefs d’équipe du Service Espaces Verts.

Article rédigé par Hugo Struna chargé de médiation à Vigie-Nature, programme de sciences participatives du Muséum national d'Histoire naturelle.

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