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Pascal Canfin : « Opposer transition écologique et puissance industrielle, c’est se tromper de débat »

À l’occasion du salon PRODURABLE 2026, où il intervient lors de la conférence « Urgence industrielle : décarbonation et énergie », Pascal Canfin, député européen et coordinateur de Renew Europe, revient sur la place de la transition écologique dans un contexte marqué par les tensions géopolitiques, la concurrence internationale et les enjeux de réindustrialisation.

Entre compétitivité, souveraineté énergétique et décarbonation, il partage son analyse des défis auxquels font face les entreprises et l’industrie européennes.

Dans un contexte marqué par les tensions géopolitiques, la concurrence internationale et les enjeux de réindustrialisation, la transition écologique risque-t-elle de passer au second plan dans les priorités des entreprises et des pouvoirs publics ? 

Le risque existe, et il serait dangereux de le nier. Mais opposer transition écologique et puissance industrielle, c'est se tromper de débat. D'abord parce que le changement climatique n'attend pas. L'Europe se réchauffe deux fois plus vite que le reste de la planète. Nous allons vers un monde à +2 °C, une France à +4 °C, et jusqu'à +7 °C dans les scénarios les moins maîtrisés. Or, la première politique d'adaptation, c'est la réduction de nos émissions. 

L’électrification n'est pas seulement un impératif climatique, c'est un levier de compétitivité industrielle et de souveraineté énergétique car l’Europe n’a pas, et n'aura jamais, d'énergies fossiles. La Chine, elle aussi, importe massivement du gaz et du pétrole. Elle a donc fait de la réduction de cette dépendance un enjeu stratégique. Elle a fait passer la part de l'électricité dans sa consommation finale d'énergie de 10 % à plus de 30 % en vingt ans, quand nous stagnons autour de 20 % depuis vingt-cinq ans. Nous en payons aujourd'hui le prix. 

Les tensions géopolitiques, loin de reléguer la transition au second plan, en démontrent l'urgence. La guerre au Moyen-Orient nous a rappelé le coût de notre dépendance aux énergies fossiles importées. Le plan d'électrification présenté par la Commission, qui vise à électrifier près de la moitié de notre économie d'ici 2040, permettrait jusqu'à 260 milliards d'euros d'économies par an. 

Il est donc aberrant de considérer la transition écologique comme une contrainte plutôt que comme une stratégie de souveraineté et de puissance. Le danger est que le backlash climatique porté par l'alliance de la droite et de l'extrême droite nous fasse de nouveau prendre du retard. 

Décarboner implique pour de nombreuses entreprises des investissements importants, alors même qu'elles font face à des contraintes économiques et énergétiques accrues. À quelles conditions la transition peut-elle devenir un levier de compétitivité plutôt qu'un facteur de décrochage pour l'industrie européenne ? 

Le premier facteur qui pèse sur la compétitivité des entreprises européennes, c’est le prix de l'énergie. Toutes les enquêtes réalisées auprès des dirigeants le montrent. Or, la transition permet de baisser à court terme les quantités d'énergie consommées grâce aux investissements dans l'efficacité énergétique. Par ailleurs, ce qui augmente, ce sont les prix des fossiles, pas le prix des renouvelables ou du nucléaire installé. Donc, électrifier nos processus de production, c'est pouvoir bénéficier de prix plus bas, parfois garantis sur des décennies avec des contrats de long terme. Et nous devons aussi inventer la gestion du réseau électrique qui va avec le déploiement des batteries et des renouvelables. Il y a là un potentiel majeur de création de valeur que, pour l'instant, personne ne capte alors que cela permettrait de contribuer à encore plus faire baisser les prix. 

Enfin, si l'industrie européenne tend à décrocher en matière d’innovation, cela n'a rien à voir avec la transition écologique. Depuis 30 ans, les États-Unis ont inventé une nouvelle économie, Internet d'abord puis l'IA aujourd’hui. C'est cela qui explique la totalité de l'écart de productivité entre nos deux économies, comme l'a montré le rapport Draghi. La vraie question est donc : pourquoi avons-nous été incapable de faire cette révolution technologique chez nous ?  

Entre 2000 et 2024, dans les grandes entreprises européennes, la part des investissements nets dans la marge brute est passée de 18,9 % en 2000 à seulement 7,4 % en 2024 - alors que dans le même temps, elles augmentaient considérablement les dividendes et le rachat d'actions. 

Face à une concurrence mondiale accrue, comment l'Europe peut-elle maintenir ses ambitions climatiques sans pénaliser les entreprises qui investissent dans leur décarbonation ? 

L'Europe doit tenir sur deux piliers : investir pour produire et innover sur son sol, et se protéger lorsque ses concurrents ne respectent pas les mêmes règles.  

Avec la Chine aujourd'hui, les conditions d'une concurrence loyale ne sont pas réunies. Selon l'OCDE, les entreprises chinoises reçoivent trois à huit fois plus de soutien public rapporté à leur chiffre d'affaires que leurs concurrentes européennes. Il nous faut un instrument de sauvegarde contre les surcapacités dans tous les secteurs, et une vraie préférence européenne dans la commande publique, comme le propose l'Industrial Accelerator Act (IAA), que nous négocions en ce moment en Europe. 

Sur un autre terrain, nous progressons dans notre capacité à assurer une concurrence loyale avec le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières. Nous sommes en train de négocier son extension à plus de 400 produits. Nous garantissons ainsi aux entreprises européennes qui investissent dans les technologies de la décarbonation le fait que leurs concurrents ne pourront pas pratiquer de dumping climatique.  

À travers cette interview, Pascal Canfin défend ainsi une approche dans laquelle transition écologique, souveraineté et compétitivité industrielle ne s’opposent pas. Électrification, investissements dans la décarbonation, innovation et protection des entreprises européennes face aux distorsions de concurrence constituent, selon lui, autant de leviers pour permettre à l’Europe de poursuivre ses ambitions climatiques sans fragiliser son industrie.

En partenariat avec Produrable 2026.