Elodie Baussand, associée fondatrice de Tenzing
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Elodie Baussand (Tenzing) : « L’entreprise joue aujourd’hui un rôle social et politique de plus en plus important »

À l’occasion des 10 ans de Tenzing, Élodie Baussand revient sur l’engagement du cabinet. Loin des effets d’annonce, Tenzing inscrit l’égalité des chances au cœur de son modèle économique et de sa culture. 

Pour sa cofondatrice, la performance d'une entreprise ne peut plus être dissociée de son impact social. Un positionnement qui invite à repenser en profondeur les pratiques et les responsabilités du monde économique.  

Tenzing a soufflé le 8 avril ses dix bougies. Quelle a été la thématique phare de ce 10e anniversaire ?

Tenzing fête cette année ses 10 ans d’existence, et nous avons choisi de faire de cette soirée anniversaire un moment de réflexion autant qu’un moment de célébration. Nous avons réuni nos collaborateurs, nos partenaires et plusieurs personnalités autour d’une question qui est au cœur de notre histoire : qu’est-ce que le travail produit aujourd’hui dans la société ? 

La soirée s’est articulée autour d’une keynote d’Étienne Klein sur les différentes formes d’intelligence, puis d’une table ronde intitulée « Quand le travail fait de la politique », avec Salomé Berlioux, François Ruffin, Antoine Foucher et Éric Delannoy. Le fil rouge de ce 10e anniversaire était clair : les questions d’égalité des chances, de mobilité sociale, de partage de la valeur ou de rapport au travail ne sont pas des sujets périphériques. Elles sont au cœur des transformations économiques et sociales que nous vivons. 

Avec le recul qui est le vôtre, quels sont vos critères fondamentaux dans la sélection et la nomination des initiatives lauréates ? 

Nous retenons d’abord des initiatives qui agissent réellement sur les déterminismes sociaux. Beaucoup d’acteurs parlent d’égalité des chances ; nous cherchons ceux qui créent des possibilités concrètes là où les parcours semblent joués d’avance : dans l’école, l’orientation, l’accès aux études, à l’emploi, à la culture ou aux réseaux. 
Nous regardons aussi la capacité des structures à agir dans la durée. Le Prix Tenzing n’est pas un coup de projecteur ponctuel. Nous privilégions des associations capables de produire des effets durables, d’accompagner des trajectoires, de créer de la confiance et de la projection. 
Enfin, nous sommes attentifs à la qualité du modèle porté : la proximité avec le terrain, la compréhension fine des publics accompagnés, la capacité à travailler avec d’autres acteurs et à faire évoluer ses pratiques. C’est pour cela que nous avons toujours privilégié un soutien non fléché et un accompagnement dans le temps, plutôt qu’un financement très prescriptif. 

Pourquoi un cabinet de conseil a-t-il choisi, dès sa création, de placer l'égalité des chances au cœur de son modèle économique ? 

Dès l’origine, nous avons fait le choix d’ouvrir davantage notre recrutement, de recruter au-delà des diplômes attendus et de miser sur le compagnonnage, la transmission et l’apprentissage par la pratique. Nous sommes convaincus que beaucoup de personnes ont la capacité d’exercer ces métiers sans avoir nécessairement le parcours qui est censé y conduire. 

L’égalité des chances n’est donc pas un sujet annexe ou philanthropique pour Tenzing. Elle fait partie de notre modèle économique, de notre manière de recruter, de former, de manager et de partager la valeur. 

Vous reversez 25% de vos bénéfices nets à des associations. Concrètement, comment ce choix influence-t-il la culture d'entreprise de Tenzing et le regard que portent vos équipes sur leur métier ? 

Le fait de reverser 25 % de nos bénéfices nets à des associations change profondément le rapport au travail de nos équipes. Cela signifie que la performance économique n’est pas une fin en soi : elle sert aussi à financer des projets d’intérêt général. 

Concrètement, cela crée une culture d’entreprise dans laquelle chacun sait que son travail produit autre chose que du chiffre d’affaires. Les collaborateurs participent au choix des associations soutenues, peuvent s’engager dans des missions de mécénat de compétences et voient directement ce que permet la redistribution d’une partie de la valeur créée. 

Cela change aussi le regard porté sur notre métier. Nous faisons un métier de conseil, donc un métier parfois perçu comme abstrait ou éloigné du terrain. Le Prix Tenzing, le mécénat de compétences et le partage de la valeur permettent de réancrer notre travail dans des effets concrets et dans une responsabilité collective

Nous constatons également, à travers notre évaluation d’impact collaborateurs, que cette logique a des effets sur les pratiques internes. Le fait d’avoir construit un modèle fondé sur l’ouverture sociale, le compagnonnage et la redistribution conduit les managers à davantage accompagner, transmettre et faire progresser. La diversité des profils recrutés oblige à expliciter davantage les attentes, à sortir des implicites et à développer des pratiques managériales plus attentives aux trajectoires, aux rythmes d’apprentissage et aux besoins de chacun. 

On parle beaucoup de “purpose washing” à l’heure où nombre d’entreprises multiplient leurs engagements sans toujours les incarner, quels conseils leur donneriez-vous pour éviter de tomber dans cet écueil ?  

Je pense qu’il faut d’abord sortir d’une logique de discours. Beaucoup d’entreprises parlent d’engagement, mais sans que cela modifie réellement leur manière de recruter, de manager, de gouverner ou de partager la valeur. 

Le premier critère, c’est la cohérence. Une entreprise ne peut pas parler d’égalité des chances si elle continue à recruter uniquement dans les mêmes écoles ; elle ne peut pas parler d’impact si elle ne change rien à ses arbitrages ; elle ne peut pas parler de responsabilité sans regarder la façon dont elle traite ses salariés, ses sous-traitants ou ses partenaires. 

Le second critère, c’est d’accepter de mesurer ce que l’on fait. Quels moyens y consacre-t-on ? Quels résultats produit-on ? Qu’est-ce qui a changé dans les pratiques ? Chez Tenzing, nous avons choisi de rendre compte publiquement de nos engagements, y compris lorsque certains objectifs ne sont pas totalement atteints. 

Enfin, il faut accepter que l’engagement ait un coût. Si une politique sociétale ne change rien au fonctionnement de l’entreprise, ni à ses priorités, ni à la répartition de la valeur, alors il y a un risque qu’elle reste cosmétique. 

Dans un contexte où près de 6 Français sur 10 (étude IPSOS - Prédictions 2026)  se disent pessimistes pour l’année 2026, l’entreprise a-t-elle le devoir d’assumer un rôle sociétal plus fort ? Comment peut-elle y parvenir ?  

Je ne parlerais pas de devoir moral supplémentaire, mais d’un fait : l’entreprise joue aujourd’hui un rôle social et politique de plus en plus important, parce qu’elle organise une grande partie de nos vies. Elle détermine des trajectoires, des conditions de travail, des perspectives de mobilité, parfois même une capacité à se projeter. 

Dans un contexte où beaucoup de Français ont le sentiment que le travail ne permet plus d’améliorer leur situation, l’entreprise ne peut plus se contenter de produire des biens ou des services. Elle doit aussi regarder ce qu’elle produit socialement : quelles trajectoires elle rend possibles, quelles inégalités elle réduit ou au contraire qu’elle renforce, quelle place elle laisse au partage de la valeur. 

Elle peut y parvenir de manière très concrète : en ouvrant ses recrutements, en investissant dans les compétences, en permettant des reconversions, en créant de vraies mobilités internes, en associant davantage les salariés à la valeur créée. À nos yeux, les grandes transitions à venir, écologique, démographique, industrielle, ne pourront pas être menées sans traiter ces questions de travail, d’emploi et de compétences. 

À l’aube d’une année électorale charnière, comment mieux promouvoir et médiatiser le sujet de l’égalité des chances auprès de la classe politique ? 

Nous avons besoin de montrer que l’égalité des chances n’est pas seulement une question de justice ; c’est aussi une question d’efficacité économique, de cohésion sociale et de capacité à faire face aux transitions. Un pays qui continue à écarter une partie de ses talents parce qu’ils ne viennent pas du bon territoire, du bon milieu social ou de la bonne école se prive de ressources essentielles. 

À l’approche d’une année électorale, je crois qu’il faut replacer le sujet dans les débats sur le travail, l’emploi, les compétences, l’orientation et les mobilités professionnelles. Il faut parler davantage des trajectoires concrètes, des obstacles rencontrés et des solutions qui existent. Les associations que nous soutenons, comme les entreprises qui essaient de transformer leurs pratiques, montrent qu’il est possible de faire autrement