Près de 80 000 projets de recrutement sont jugés difficiles chaque année dans le secteur du bâtiment, selon les données de France Travail. Entre départs à la retraite, besoins liés à la rénovation énergétique et développement des matériaux biosourcés, les entreprises peinent à trouver les compétences dont elles auront besoin pour accompagner la transition écologique.
Face à ces tensions, les organismes de formation sont appelés à repenser leurs méthodes pédagogiques pour attirer de nouveaux profils et préparer les professionnels de demain.
C'est précisément le défi auquel répond Marion Zelnik à travers son engagement dans la formation et l'innovation pédagogique.
Un apprenti enfile un casque de réalité virtuelle. Quelques secondes plus tard, il se retrouve plongé dans un atelier de fabrication de fenêtres. Il consulte les plans, sélectionne les bons réglages des machines, suit les différentes étapes de production. Pourtant, il n'a jamais quitté son centre de formation.
Cette scène, encore inimaginable il y a quelques années, est aujourd'hui une réalité dans plusieurs organismes de formation aux métiers du bâtiment. Derrière cette innovation se trouve notamment Marion Zelnik, formatrice en menuiserie, ébéniste-designer et fondatrice des Ateliers Singuliers à Saint-Étienne. Son parcours illustre les profondes mutations que connaît aujourd'hui la filière : former autrement, attirer de nouveaux profils et préparer les artisans qui construiront un bâtiment plus durable.
Selon les estimations relayées par l'Agence de la transition écologique (ADEME), la rénovation énergétique et la construction durable nécessiteront des dizaines de milliers de professionnels supplémentaires dans les prochaines années. Les métiers évoluent rapidement, sous l'effet des nouvelles réglementations environnementales, de l'essor des matériaux biosourcés et des innovations techniques.
Pour Marion Zelnik, l'apprentissage reste la meilleure porte d'entrée vers ces professions, à condition de faire évoluer les méthodes pédagogiques.
Pourtant, rien ne la destinait à travailler le bois. Après une licence d'histoire de l'art, elle découvre presque par hasard la fabrication de décors de théâtre avant de choisir un CAP de menuiserie en alternance.
Une révélation.
« J'ai découvert un univers que je ne connaissais pas du tout : celui de l'apprentissage et de la transmission des savoir-faire. »
Quelques mois après son diplôme, elle devient formatrice.
Très vite, elle comprend que transmettre ne consiste pas seulement à enseigner un geste technique.
Je me suis toujours considérée comme une accompagnante. Les compétences, chacun finit par les acquérir. Ce qui compte, c'est d'aider les jeunes à prendre confiance dans leurs capacité à exercer un métier."

Quand la réalité virtuelle ouvre les portes d'ateliers inaccessibles
Fabriquer une fenêtre dans un atelier semi-industriel, apprendre à évoluer dans un environnement à risques ou comprendre une chaîne de fabrication complexe sans quitter son centre de formation.
C'est désormais possible grâce à la réalité virtuelle.
Dans le cadre d'un projet national réunissant dix-huit organismes de formation par apprentissage, Marion Zelnik a participé à la conception d'un module immersif consacré à la fabrication de fenêtres.
L'objectif n'est jamais de remplacer l'atelier. Au contraire.
La réalité virtuelle permet d'accéder à des situations qu'un centre de formation ne peut pas toujours reproduire : équipements industriels particulièrement coûteux, situations dangereuses ou procédés rarement rencontrés selon les entreprises d'accueil des apprentis.
Équipés d'un casque, les élèves suivent toutes les étapes de fabrication, prennent des décisions, consultent des documents techniques et comprennent les logiques de production comme s'ils étaient dans une entreprise.
Pour les formateurs aussi, l'outil change la donne.
Certains ont d'abord exprimé leurs craintes, redoutant que ces nouvelles technologies ne remplacent leur expertise.
« Après les vidéoprojecteurs, aujourd'hui arrivent les casques de réalité virtuelle. Ce sont simplement de nouveaux supports pour transmettre autrement. »
Les premiers retours montrent surtout une implication plus forte des apprentis, dont la concentration est renforcée lors des séquences immersives.
Réconcilier innovation technologique et savoir-faire artisanal
À première vue, difficile d'imaginer un lien entre réalité virtuelle et artisanat.
Pour Marion Zelnik, les deux sont pourtant parfaitement compatibles.
L'innovation n'efface pas le geste. Elle permet au contraire de mieux le comprendre, de mieux le préparer et d'enrichir les parcours de formation.
Cette vision se retrouve également dans son activité d'ébéniste.
En créant Les Ateliers Singuliers, un espace partagé qui accueille plusieurs artisans et créateurs à Saint-Étienne, elle a fait le choix de mutualiser les ateliers, les équipements et certaines charges plutôt que de multiplier les espaces individuels. Une organisation qui favorise les échanges de compétences, réduit les coûts et limite les ressources mobilisées.
Le bois local, une ressource d'avenir
Pour Marion Zelnik, la transition écologique ne s'arrête pas aux outils pédagogiques. Elle commence par le matériau lui-même.
Dans ses créations, elle privilégie désormais les essences locales ou le réemploi de bois issus de chantiers et de scieries.
Cette démarche rejoint les principes de l'économie circulaire défendus par l'ADEME. En France, une grande partie des coproduits issus des scieries est déjà valorisée dans la fabrication de panneaux, de papier ou dans la production d'énergie. L'enjeu est dé sormais d'augmenter encore la part du bois réemployé ou transformé localement afin de limiter l'extraction de nouvelles ressources et les transports.
Avec des étudiants en design, des apprentis menuisiers et Fibois 42, Marion Zelnik a récemment coordonné un projet collaboratif autour d'une brouette entièrement réalisée en bois, sans aucune pièce métallique, à partir de chutes de scierie. Présentée à la Biennale Internationale Design Saint-Étienne, cette œuvre démontre que des matériaux destinés au rebut peuvent devenir une ressource créative à forte valeur ajoutée.
Les femmes prennent progressivement leur place
Autre évolution majeure : la féminisation des métiers du bois.
Même si les progrès sont réels, les femmes demeurent encore minoritaires. Elles représentent environ 20 % des salariés de la filière bois, une proportion qui descend autour de 10 % dans les métiers de la construction bois.
Pour Marion Zelnik, les mentalités évoluent néanmoins rapidement.
« Les jeunes femmes se posent beaucoup moins de questions que ma génération. Elles savent qu'elles ont leur place. »
Selon elle, cette évolution est essentielle. Les métiers du bâtiment auront besoin de tous les talents pour relever les défis climatiques des prochaines décennies.
Une transition qui commence par la transmission
Le parcours de Marion Zelnik raconte finalement bien plus qu'une reconversion réussie. Il témoigne des profondes mutations d'une filière entière.
Moderniser les formations, développer des pédagogies immersives, favoriser l'économie circulaire, mieux valoriser les essences locales, ouvrir les métiers aux femmes et renforcer l'attractivité de l'apprentissage : autant de leviers désormais indispensables pour réussir la transition écologique.
Car derrière chaque bâtiment rénové, chaque matériau biosourcé ou chaque chantier bas carbone, il y a avant tout des femmes et des hommes formés pour imaginer, fabriquer et transmettre ces savoir-faire. C'est peut-être là que se joue, silencieusement, l'une des plus importantes transitions de notre époque.
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