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Écoféminisme : quand droit des femmes et lutte contre le changement climatique ne font qu'un

À l'occasion des marches pour le climat, de nombreuses manifestantes brandissent des pancartes aux slogans féministes.
© Benjamin Mengelle / Hans Lucas / AFP

Ce mot ne vous dit peut-être rien et pourtant il existe depuis plusieurs décennies. Bien plus qu'un courant de pensée, l'écoféminisme a donné naissance à de véritables mouvements de lutte écologistes et féministes. Mais que se cache-t-il réellement derrière ce terme qui semble commencer à susciter l'intérêt de plus en plus de personnes ? ID vous explique.  

"La lutte pour l’écologie sera féministe ou ne sera pas". C’est ainsi qu’annonçaient les jeunes en grève pour le climat, en mars dernier, le thème de leur quatrième acte de mobilisation. "Pour ce vendredi 8 mars, journée des droits des femmes, nous avons décidé de mettre en lumière le lien étroit entre féministes et écologie", expliquaient-ils dans une tribune publiée sur Reporterre. Sous le nom de "Camille", les auteurs du manifeste appelaient le gouvernement à "considérer les thèmes chers à l’écoféminisme" affirmant que "l’oppression des femmes et la destruction de la nature sont deux processus qui trouvent leur origine dans les mêmes structures de dominations, celles de nos sociétés patriarcales et capitalistes". Ces jeunes ne sont pas les seuls à parler d'"écoféminisme" puisque ce terme semble susciter de plus en plus d'intérêt. Si ce mouvement existe depuis une quarantaine d'années, il commence tout juste à émerger en France. Mais que signifie-t-il véritablement ? Quelle est son origine ? Comment se manifeste-t-il concrètement ? ID vous aide à y voir plus clair.

L’écoféminisme, c’est quoi au juste ?

L’écoféminisme est un mouvement qui, comme son nom l’indique, allie féminisme et écologie. Plus précisément, ses tenantes l’expliquent comme un mouvement de lutte contre "le capitalisme patriarcal", qui oppresse les femmes et détruit la nature. En d'autres termes, les femmes et la planète seraient toutes deux victimes des mêmes maux, ceux causés par le capitalisme construit par les hommes. "La thèse fondamentale de l’écoféminisme, c’est de soutenir qu’il y a des liens indissociables entre domination des femmes et domination de la nature […] Que ce sont les deux facettes de la même médaille, du même modèle de civilisation qui s’est imposé historiquement", explique pour Slate Jeanne Burgart Goutal, professeure de philosophie à la Sorbonne.

De nombreuses militantes sont aujourd’hui considérées comme des figures emblématiques de ce mouvement, telles que Starhawk aux États-Unis, Maria Mies en Allemagne ou Vandana Shiva en Inde, qui a notamment reçu le prix Nobel alternatif en 1993 pour avoir placé "les femmes et l’écologie au coeur du discours sur le développement moderne". Dans une interview accordée à Médiapart, cette dernière expliquait que "l’expansion des modèles industriels basés sur les énergies fossiles s’est fondé sur une conception réductrice des sciences, qui dit que "la nature est morte". Donc la mort de la nature fut acte fondateur de la révolution industrielle. C’est le même système qui a créé la théorie économique disant que les femmes ne produisent pas".

Vandana Shiva, figure incontournable de l'écoféminisme en Inde.
© Rachel Murray / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Aux origines du mouvement

Le terme "écoféministe" serait apparu pour la première fois en France, en 1974, sous la plume de Françoise d’Eaubonne, intellectuelle et grande figure des mouvements féministes des années 70. Selon elle, le "système mâle" n’oppressait pas seulement les femmes, mais menait également l’humanité à la "surpopulation" et à la "destruction de l’environnement". Le mouvement n'a cependant jamais rencontré un grand succès en France et c'est essentiellement à l'étranger, et notamment dans les pays anglo-saxons, qu'il a véritablement émergé. Dans les années 70, des militantes féministes, anti-nucléaire et pacifistes se sont mobilisées et ont créé les premiers groupes écoféministes.

Parmi les mouvements les plus importants, on retiendra celui du 17 novembre 1980, où des milliers de femmes avaient encerclé le Pentagone suite à l’accident nucléaire de Three Mile Island en Pensylvannie, ou bien celui du camp de Greeham, érigé contre l’installation de missiles nucléaires sur la base Royal Air Force en Angleterre, qui fut occupé pendant 19 ans. "Cette lutte de femmes ordinaires, restées vingt ans dans un camp en non-mixité, est aussi connue outre-Manche que le Larzac en France", explique à Télérama Émilie Hache, philosophe et auteure de Reclaim, recueil de textes écoféministes. "Cela fait partie des grandes luttes des années 1980, qui ont marqué des générations entières, au même titre que la lutte des mineurs contre Thatcher. Or, il faut savoir que ces femmes ont gagné : le gouvernement a retiré ces têtes de missile et rendu le terrain à un usage commun".

Le camp de Greenham Common en 1981.
© UPI / AFP

Un retour sur le devant de la scène

Si l’écoféminisme a connu ses heures de gloire dans les années 70-80, le mouvement s’est cependant essoufflé à partir des années 90, notamment avec la fin de la guerre froide. En revanche, depuis quelque temps, et particulièrement depuis la COP21, le mouvement semble connaître un regain d’intérêt, y compris en France. En décembre 2015, à l'occasion de la COP21, un "Appel mondial des femmes pour la justice climatique" était lancé, replaçant ainsi le féminisme au coeur des sujets écologistes. Le gouvernement français s’était même engagé à prendre en compte le droit des femmes dans la lutte contre le changement climatique. En 2017, Anne Hidalgo, accompagnée de plusieurs femmes maires, signait le manifeste "Women4Climate", visant à "permettre aux femmes leaders engagées sur la scène internationale de soutenir les femmes travaillant sur des politiques locales pour le climat".

Le 8 mars dernier, Greta Thunberg tweetait : "Plus je lis sur la crise climatique, plus je réalise combien le féminisme est crucial. Nous ne pouvons pas vivre dans un monde durable à moins que tous les genres et les personnes soient traités également". Ce même jour, des centaines de jeunes défilaient dans les rues de Paris, avec une seule et même conviction : l’écologie et le féminisme sont indissociables. Les marches pour le climat sont aussi l'occasion de voir apparaître de plus en plus de slogans féministes tels que "Détruisons le patriarcat, pas la planète" ou "Ma planète, ma chatte, sauvons les zones humides".


Les femmes, premières victimes du changement climatique

Si de nombreuse femmes estiment aujourd'hui que la lutte contre le changement climatique doit prendre en compte le droit des femmes, c'est également parce que les femmes sont les plus touchées par les effets du changement climatique. "La difficulté des femmes à accéder aux ressources, la restriction de leurs droits, la réduction de leur mobilité et de leur participation aux prises de décision font d’elles les premières victimes des dérèglements climatiques", affirmait ainsi l’ONU en 2018. Selon l’organisation, lors d’une catastrophe naturelle, le risque de décès est 14 fois plus élevé chez les femmes. À savoir également qu'elles représentent 70 % de la population pauvre dans le monde (chiffres de l’ONU), qui est la plus vulnérable et la plus touchée par le changement climatique. De plus, l'organisation internationale rappelle que les sécheresses, la désertification et les inondations sont autant de menaces pour les activités agricoles dont les femmes ont majoritairement la charge dans certains pays (elles peuvent produire jusqu’à 80 % de l’offre alimentaire). Patricia Espinosa, responsable climat à l’ONU, déclarait ainsi le 8 mars dernier : "Les femmes ne jouent pas un rôle, elles sont au coeur même de la lutte contre le changement climatique".